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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/900

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l’opinion voyait dans l’écrivain comme dans le peintre le patriote, dans le tableau de la Bataille de Legnano comme dans Niccolo de’ Lappi la pensée nationale. Massimo d’Azeglio avait le goût de tous les arts, ai-je dit ; j’ajoute que pour lui les arts n’étaient point le but, ils n’étaient que le moyen. Peinture et roman n’étaient que la manifestation variée et complexe d’une activité généreuse, d’une originalité morale supérieure et attachante.

Ce qu’il y avait de rare en effet chez l’auteur de Niccolo de’ Lappi, ce n’était ni le peintre ni le romancier, c’était l’homme. Massimo d’Azeglio a été de notre temps en Italie un type du galant homme dans ses actions comme dans ses écrits, dans sa vie publique comme dans sa vie privée : vrai galant homme et sincère avant tout ; libéral sans déclamation, patriote sans forfanterie, dévoué jusqu’à l’abnégation, jamais jusqu’à la bassesse ; aisé et simple en tout, alliant une familiarité douce et cordiale à un sentiment de dignité native, sensé avec distinction et enjouement, intrépide avec bonne grâce et sans bruit, ayant vu assez de choses pour être un peu sceptique, et gardant une foi assez vive pour se passionner sous une apparence de calme. Son extérieur même semblait refléter cette nature complexe, séduisante et bien trempée. Dans sa haute taille, qui à la fin s’était un peu courbée, mais qui était restée toujours élégante, il avait encore la tenue et l’allure d’un officier. Son visage long et maigre, surmonté d’un front découvert, avait une noblesse bienveillante et fine. Son regard vif et pénétrant se voilait parfois sans cesser d’être loyal et franc. Dans les manières, dans le ton, dans le geste, il avait une courtoisie simple et avenante, sans effort comme sans exubérance, et dans les derniers temps il avait pris quelque chose de la grâce un peu indolente de l’homme lassé, mais non vaincu. Massimo d’Azeglio avait surtout deux traits qui distinguent le galant homme : il avait la haine de la force et la haine du mensonge.

L’adoration de la force, — de la force égoïste et conquérante, bien entendu, — lui semblait le plus étrange abaissement de la race humaine, et, comme pour donner plus de relief à sa pensée par un rapprochement inattendu, il prétendait ne pas comprendre comment les hommes de ce temps déifiaient encore Napoléon, qui avait fait périr une génération, qui avait jeté le deuil dans tant de familles, et savaient à peine le nom du bienfaiteur obscur qui, en découvrant la vaccine, avait sauvé des millions d’hommes. A ses yeux, « dix Austerlitz et vingt Wagram ne suffisaient pas à racheter un acte de violence ou le mépris d’un droit. » Toutes les grandeurs du monde étaient trop payées d’une injustice ou de la douleur d’un peuple. — La haine du mensonge n’était pas moins