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l’historien des familles illustres de l’Italie, Tommaso Grossi, l’auteur de Marco Visconti, le poète-notaire, bon et caustique, dont la raillerie avait toujours l’air de cacher une pensée sérieuse, et qui disait, non peut-être sans amertume : « Sûrement, pour qui a de l’argent à dépenser, les lettres sont un beau divertissement ; mais je crois, moi, cher Massimo, que nous sommes nés cinquante ans trop tôt… »

C’est dans cette vie nouvelle, différente de celle de Rome, que d’Azeglio mûrissait ; multipliant ses relations et se faisant aimer de tous ceux qui le connaissaient, travaillant toujours à ses tableaux, qui agrandissaient sa renommée, et publiant successivement Ettore Fieramosca, Niccolo de’ Lappi, cet autre tableau de l’histoire nationale, cet épisode pris en pleine vie florentine. Ces romans étaient écrits d’un style net, rapide, chaleureux, et laissaient voir la pensée de l’auteur, qui était d’agir sur les esprits, de réveiller les sentimens virils. Le difficile était d’échapper à la censure. D’Azeglio eut affaire à deux censeurs. Le premier, pour Ettore Fieramosca, était l’abbé Bellisomi, « bon chrétien, sans malice, gros, pesant, un vrai trésor pour un censeur ! » D’Azeglio fit si bien, il l’entoura de tant de prévenances, s’informant de sa santé, causant avec sa servante, que le bonhomme finit par donner l’autorisation sans y regarder de trop près, et quelques mois plus tard il était destitué, tandis que le livre courait l’Italie. Le second censeur, pour Niccolo de’ Lappi, était l’abbé Mauro Colonetti, homme lettré, sérieux et classique, qui reçut l’écrivain sans affectation, sans embarras, en lui faisant des complimens sur son premier roman. Quand d’Azeglio revint pour chercher son manuscrit, Colonetti le lui remit en lui disant d’un air satisfait que l’ouvrage était trop beau pour qu’il osât y toucher, qu’il avait seulement noté quelques phrases dont il demandait l’explication pour n’être pas pris en faute sans le savoir ; puis, se mettant à l’aise, il ajouta : « Caro mio, nous sommes ici jugés comme… comme vous savez, et nous sommes ainsi jugés à tort. Certainement, si j’avais voulu faire du zèle, j’aurais trouvé, sans dépasser les cinquante premières pages, de quoi défendre la publication de Niccolo de’ Lappi’ ; mais je crois qu’on peut faire son devoir sans montrer un zèle nuisible à autrui. Je suis Italien. S’il m’était prouvé que la Lombardie serait mieux sans les Autrichiens, je saurais quel serait mon devoir. Cela ne m’est pas encore prouvé. Je vois même que ce gouvernement-ci est le meilleur qu’il y ait en Italie ; Essayez de publier votre manuscrit hors d’ici, et vous m’en direz des nouvelles. » Le fait est que les deux romans de d’Azeglio, plus heureux avec cette censure autrichienne qu’ils ne l’eussent été avec toute autre, eurent un prodigieux retentissement en Italie, et faisaient de l’auteur un personnage d’autant plus populaire que