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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/896

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fausse honte, sans forfanterie, simplement, gaîment aussi. Il passa près de dix ans à Rome, faisant à peine quelques voyages à Turin ou à Naples, se mêlant à la vie romaine la plus intime ; étonnez-vous qu’il l’ait connue ! Par goût il l’aimait, par l’esprit il la pénétrait et la jugeait. Pendant l’hiver, il restait à Rome. Il aurait pu facilement renouer les relations formées pendant son premier voyage au temps de l’ambassade de son père ; il ne le voulait pas et il ne le pouvait pas avec sa vie nouvelle et ses petites ressources. Il ne voyait guère que le cardinal di Gregorio, bonhomme plus honnête que libéral qui était un ami de son père, et le cardinal Morozzo, qui était son parrain, mais qui restait le plus souvent dans son diocèse de Novare. Massimo d’Azeglio se bornait à des relations plus modestes par goût, par indépendance, et pour mieux voir. C’était alors la Rome de Pie VII et de Consalvi, avant Léon XII et Grégoire XVI, la Rome de la restauration retrouvant une sorte d’éclat après avoir été un instant un simple chef-lieu de préfecture française, réunissant des étrangers, des écrivains, des artistes, Canova, Thorwaldsen, Camuccini, Landi. Pie VII était assurément une nature douce et bienveillante ; Consalvi était un esprit éclairé qui avait le désir de raviver le lustre du pontificat. Par malheur, l’un et l’autre, le pape suivant le ministre, n’avaient trouvé qu’un moyen ingénieux de gouvernement : c’était de continuer l’empire en l’habillant d’une robe rouge ou noire. C’était, selon le mot de l’auteur des Ricordi, Napoléon habillé en jésuite, « la lance d’Achille aux mains de Thersyte, » le despotisme sans les réformes civiles, sans l’ordre administratif et judiciaire, sans l’égalité des classes.

A travers l’éclat factice et superficiel de cette restauration conduite par un ministre de ton supérieur, Massimo d’Azeglio, tout jeune qu’il fût, démêlait d’un regard fin la vérité essentielle et invariable de la vie romaine ; il voyait un clergé omnipotent, mondain et libre, un peuple à l’allure mâle et fière, mais dépravé par l’ignorance et l’orgueil de l’oisiveté, une aristocratie fille du népotisme, effacée, sans ressort et sans ambition, tenue « entre le marteau et l’enclume, » c’est-à-dire entre le clergé en haut et le peuple en bas, » une bourgeoisie le plus souvent besoigneuse, sans garanties, réduite à se jeter sur les petits emplois ou sur les métiers anonymes, — tout un ensemble enfin original, pittoresque de vétusté peut-être, mais fonctionnant, vivant dans la stagnation, la duplicité et la ruse. Il observait ce monde dont la poésie était le carnaval ou la fête de l’Infiorata ou la manière de faire l’amour.

Une chose le frappait principalement, c’était ce mélange de spirituel et de temporel qui se retrouvait partout, et il en cite un exemple tragique. Dans ce temps de despotisme à outrance et de