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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/893

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restauration qui semblait n’avoir d’autre pensée que d’effacer quinze ans d’histoire, dans cette exhumation de vieilles choses, de vieux bonshommes et d’un bigotisme suranné. « Mon enthousiasme du jour où sur la place Château je vis paraître le roi, dit-il, s’était infiniment refroidi, et ma sympathie pour tout ce système avait disparu entièrement. » Une chose surtout dans cette restauration froissait ses instincts d’équité naturelle. Lorsqu’il se voyait, lui officier imberbe, à côté de vieux soldats qui venaient de Moscou ou qui avaient bruni au soleil de l’Andalousie, et qui, pour rentrer dans l’armée piémontaise, avaient été obligés de perdre un grade, il était mal à l’aise, et il se sentait humilié lorsqu’il voyait ces vieilles moustaches commandées par des majors et des colonels qui ne savaient pas manœuvrer trois hommes, qui étaient réduits à réciter les commandemens militaires un papier à la main. Il avait le sentiment d’une injustice sociale et d’un ridicule. « La conséquence pour moi, dit-il, fut que je conçus une haine profonde pour la noblesse que je voyais au premier rang dans le gouvernement. » Il se désespérait naïvement d’être noble. De là à l’aversion raisonnée de tout privilège et au sentiment de l’égalité civile il n’y a qu’un pas.

Ce n’est pas tout : même au milieu des plaisirs auxquels il se livrait avec tout l’emportement de la jeunesse, Massimo d’Azeglio était tourmenté de je ne sais quelle vague inquiétude, de ce désir secret de s’élever qui est le signe des cœurs bien nés, et plus d’une fois, tout en aimant son métier de soldat, il se demandait, puisqu’on ne voulait plus faire la guerre, si c’était une vie de passer la bagatelle de trente ans à voir panser et étriller des chevaux. Il était lié à cette époque avec le professeur Giorgio Bidone, qui lui avait donné des leçons de physique, et avait gardé pour lui une vive affection. Bidone était un esprit ferme, élevé, qui avait des éclairs d’ironie socratique. Il savait la vie que menait son jeune ami ; il ne faisait rien pour le brusquer, mais il ne négligeait aucune occasion de lui faire sentir l’aiguillon. Quelquefois, en passant avec lui devant un café, il lui montrait les vieux habitués à l’œil éteint, et il lui disait d’un ton caustique : « Voilà comme vous serez dans cinquante ans en suivant la route où vous êtes ; voyez ! » D’autres fois il cherchait à le réveiller en lui citant des exemples tout opposés. « Allons ! lui disait-il, la Providence vous a donné une bonne tête. Du courage ! décidez-vous à faire quelque chose ! » Et quand Massimo d’Azeglio, également attiré par la poésie et par la peinture, demandait : « Que faut-il faire ? » Bidone répondait en souriant : « Faites toujours, faites quelque chose ;… » Bidone, par sa parole austère et vive, souvent caustique, parce que d’Azeglio appelle la science de la gymnastique morale, avait l’art de mordre, pour ainsi