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était en garnison, il partait pour Turin, d’où il ne revenait qu’après une nuit passée dans une compagnie « que la grâce moderne, dit-il, appelle poliment le demi-monde, mais que nous, plus primitifs, nous appelions autrement. » Une des plus plaisantes histoires de ce temps est celle qu’il raconte. Il avait comploté avec quelques-uns de ses camarades un voyage à Milan. Malheureusement ni les uns ni les autres n’avaient d’argent, — et c’était la grave question sur laquelle le jeune officier de Royal-Piémont méditait un soir dans sa chambre, lorsque ses regards s’arrêtaient tout à coup sur deux tableaux, deux portraits pendus aux murs. L’un de ces portraits était celui d’un des ancêtres de la famille, beau cavalier du XVIIe siècle, le comte de Lagnasco, qui était allé chercher fortune en Allemagne et à la cour du roi de Pologne ; l’autre représentait une femme aux cheveux à la Sévigné, à la robe ouverte et décolletée. C’était une Wallenstein, de la race même du fameux Wallenstein, qui s’était éprise du comte de Lagnasco et l’avait épousé. Les deux portraits, richement encadrés, étaient de Rigault. Massimo, en regardant la belle tête de son aïeul qui lui souriait et semblait l’encourager, eut une idée soudaine et lumineuse avec laquelle il s’endormit, et le lendemain, au jour naissant, il roulait dans une petite voiture sur la route de Milan avec deux compagnons, — plus le comte et la comtesse de Lagnasco, qui étaient du voyage. Ce que devinrent les ancêtres, un brocanteur de Milan le sut. Par malheur on le sut aussi à Turin, où l’aventure fit d’abord scandale ; puis on finit par rire de l’équipée, tant l’idée semblait excentrique, et cela s’appela le voyage avec les ancêtres ou le voyage de famille. Celui qui allait ainsi mettre gaîment ses aïeux en gage à Milan ne se doutait pas qu’avant un demi-siècle il serait gouverneur de la Lombardie au nom d’un prince de Savoie qui n’était pas ne encore.

Avec ces impatiences de vivre et ces gaîtés de jeune homme, Massimo d’Azeglio était au fond une de ces natures bien douées qui ne sont pas faites pour s’émousser dans les plaisirs vulgaires, qui se forment et mûrissent vite. Il tenait de sa mère la bonne grâce, il avait reçu de son père une droiture instinctive, le sens du devoir et de l’honneur. Son intelligence était vive ; les événemens se multipliaient et trouvaient en lui une âme franche, un esprit ouvert. L’éducation du jeune officier fut rapide. Comme tout le monde à Turin, il avait eu l’enthousiasme du premier moment de la restauration, il avait vu avec joie disparaître le régime français et renaître l’indépendance piémontaise ; mais, sans être un grand politique, avec la vivacité de la jeunesse, il ne tardait pas à être choqué de tout ce qu’il y avait de mesquin et de puéril dans cette