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dans la maison d’Albany, qui était comme une cour à Florence. « Si je ferme les yeux, dit l’auteur des Ricordi, je vois encore comme si c’était maintenant le chemin en face des fenêtres, et auprès des fenêtres, assise, la comtesse d’Albany avec son vêtement habituel à la Marie-Antoinette ; je vois sur les murs deux tableaux de Fabre, l’un représentant l’ombre de Samuel avec la pythonisse et Saül, l’autre un sujet pris des fouilles de Pompéi… Je vois mon père en conversation politique avec M. Lagensverd, ministre de Suède, avec Carletti, avec Libri ; je vois des deux côtés les deux grands canapés sous les tableaux… » Un de ses premiers souvenirs était celui d’une scène où il se voyait nu sur les genoux de sa mère, posant devant un peintre pour un enfant Jésus et tenu en respect par un homme de haute taille, « tout vêtu de noir, de visage pâle, avec des yeux clairs, les sourcils froncés, les cheveux tendant au roux et rejetés derrière les tempes et le front. » Le peintre était Fabre. Le tableau est, à ce qu’il paraît, dans une église de Montpellier. L’homme noir était Victor Alfieri, à qui l’auteur des Ricordi rend l’hommage de dire qu’il avait trouvé l’Italie métastasienne, qu’il la laissa alfiérienne, en d’autres termes qu’il l’avait trouvée amollie et efféminée, qu’il la laissa virile, qu’il a été le premier initiateur de l’idée moderne de l’Italie-nation. Le marquis César d’Azeglio, qui dans ses loisirs d’exil s’occupait d’études littéraires et qui fit même un journal, vivait familièrement avec son compatriote Alfieri, dont il n’était pas facile d’être l’ami. Ils s’entendaient très bien en politique, tant qu’il ne s’agissait que des Français qui étaient à Turin, de l’envahisseur étranger ; ils ne s’entendaient plus sur les choses religieuses, et au grand chagrin du marquis d’Azeglio Alfieri mourut un jour pendant qu’un père des écoles pies qu’on avait appelé était à la recherche d’une permission spéciale de l’évêque pour administrer le grand et hautain rebelle. Alfieri n’inspirait pas moins du respect à tout ce monde piémontais qui était allé camper à Florence dans l’attente des événemens.

Jusque-là, le Piémont n’avait été qu’envahi, conquis et occupé ; il fut bientôt annexé à la France en attendant que la Toscane elle-même devînt française, et aux yeux de Napoléon, le tout-puissant héritier de la révolution, l’exil volontaire était une protestation, un acte de dissidence qu’il ne souffrait pas. Rien n’est plus facile aujourd’hui que de voir et de reconnaître ce que l’Italie a gagné au passage de la domination impériale ; on ne voit plus, on ne peut plus voir les minutieuses et intimes vexations par lesquelles cette domination s’imposait, les froissemens qu’elle infligeait à des âmes sincères à qui elle ne laissait pas même le choix d’une retraite, le