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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/879

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ancienne ne se trompait pas quand elle faisait de lui un savant et un archéologue. C’était son goût et sa passion de rassembler les souvenirs du passé pour les mettre dans son poème. Plus on étudie l’Enéide de près, plus on découvre avec surprise qu’il n’y a pas un incident, si futile, si insignifiant qu’il paraisse, que Virgile n’ait emprunté à l’histoire réelle ou mythique de son pays. Les critiques ont bien raison de dire qu’il n’a rien inventé : c’est un reproche qu’il mérite, mais il tenait à le mériter. Ce n’était pas, comme on l’a prétendu, stérilité d’imagination, c’était système et parti pris. La gloire d’Homère l’avait séduit ; il voulait, comme lui, qu’un peuple se reconnût dans son ouvrage ; en n’y admettant rien qui ne s’appuyât sur les souvenirs de tous, il espérait faire illusion à ses contemporains. Ce qu’il pouvait ajouter de son fond aurait détruit l’autorité du reste. Son poème, si personnel par les sentimens, ne l’est pas par les récits. S’ils n’ont pas toujours une couleur aussi poétique qu’on le voudrait, s’ils manquent un peu de variété, on peut presque dire qu’il n’en est pas responsable, et qu’il en faut accuser le génie même du peuple italien, qui n’avait pas su se créer d’autres légendes. Quant à lui, comme il a voulu écrire un poème qui fût national, il s’est fait la loi de n’employer que les matériaux qui lui étaient fournis par la tradition, et de n’y pas mêler des fantaisies de poète. Je ne regarde donc pas la sobriété de ses inventions comme une preuve de la pauvreté de son génie ; j’y vois plutôt une sorte d’intuition confuse de la nature véritable de l’épopée et la plus noble ambition qui puisse tenter la poésie.

Qu’on ne vienne donc pas insinuer que l’Enéide est « une épopée de salon, une œuvre de bel esprit faite pour quelques beaux esprits. » C’est la bien mal connaître que de la confondre avec la Thébaïde de Stace et les Métamorphoses d’Ovide. Virgile n’était pas de ces dédaigneux, comme Horace, qui font profession de n’écrire que pour quelques personnes. Le public auquel il s’adressait était plus étendu, et, quoiqu’à cette distance il ne soit pas toujours facile de savoir jusqu’à quelle profondeur un ouvrage a pénétré dans la société de son temps, on peut affirmer que ce public a répondu à son appel. L’Enéide a été populaire, non pas sans doute au même sens que l’Iliade ; elle est d’une époque où les lettrés se séparent de ceux qui ne le sont pas ; le poète, quelque effort qu’il fasse, ne peut plus espérer plaire à tout le monde à la fois. Il lui faut choisir ses lecteurs. Virgile a subi cette nécessité comme les autres : il n’a pas écrit pour tous, et cela suffît à le distinguer d’Homère. Seulement je crois qu’alors la classe des gens capables d’apprécier ses vers s’étendait plus loin qu’aujourd’hui. C’était un des bons côtés de l’esclavage, qui en avait si peu. Comme on se déchargeait des soins