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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/867

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quoique le récit s’avance sans hâte, de cette allure tranquille qui caractérise l’épopée, il ne contient rien qu’on puisse retrancher sans dommage. Il ne s’arrête pas tout d’un coup comme celui de l’Enéide, quand la conclusion se devine et que le lecteur intelligent n’a pas de peine à l’imaginer ; cette brusquerie dénote un art trop savant. Au contraire la fin est racontée avec les mêmes détails et du même ton que ce qui précède. Notre curiosité est entièrement satisfaite, on ne lui laisse rien à suppléer ; mais cette fin est parfaitement liée au reste et le complète. Elle ne paraît longue qu’à des gens pressés comme nous le sommes, et dont l’imagination devance toujours le récit du poète. Tout se tient du premier vers jusqu’au dernier ; on n’aperçoit aucun passage qui soit traité pour lui-même et dont on puisse dire qu’il a jamais eu une existence isolée. Ainsi, quoique l’auteur nous échappe et ne nous laisse nulle part le plaisir de le saisir dans son ouvrage, l’impossibilité où nous sommes de nous en passer quand nous lisons une œuvre si une et si complète nous force bien d’affirmer son existence.

Il est inutile que j’insiste sur ce beau poème, le chef-d’œuvre de la poésie épique du moyen âge : on en a parlé dans la Revue avec l’admiration qu’il mérite [1]. Je veux dire seulement combien j’ai été frappé d’y trouver déjà, et à un si haut degré, le caractère et les tendances de l’esprit français. N’est-il pas remarquable que la première fois qu’il produit une œuvre digne de lui il soit tout à fait lui-même, et qu’il se révèle si clairement du premier coup ? Ce n’est donc pas à la renaissance, à l’étude du latin et du grec, à la discipline du grand roi, à l’influence de quelque critique ou de quelque écrivain que notre littérature doit ses qualités. Nous les avons tirées de nous-mêmes ; elles sont notre fonds et notre nature. N’accusons pas Boileau de nous avoir donné le goût de la raison, de la mesure, de la règle. On les trouve déjà dans ce vieux poème dont il ne soupçonnait pas l’existence, et ce n’est pas de l’école d’un rhéteur que le Roland les avait tirées. Tout y est simple, clair, régulier. On n’y rencontre aucun épisode inutile. Tout s’enchaîne, tout se suit dans des proportions justes. La grandeur n’y a rien de démesuré. Malgré tous les excès de leur héroïsme, les personnages restent vrais. Les événemens sont extraordinaires, jamais romanesques. Le merveilleux y est employé sobrement ; il occupe à peine quelques vers. Le ton est partout celui de l’histoire, sans mélange de bizarrerie mythique ou légendaire. On voit bien que le peuple pour lequel il est composé n’est pas de ceux qu’on amuse avec des contes, qui veulent qu’on les étonne, qui ne sont

  1. Voyez l’éloquent article de M. Vitet sur la Chanson de Roland dans la Revue du 1er juin 1852.