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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/862

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les plus nouveaux. Ce sont les meilleurs, ceux dans lesquels le genre arrive à sa perfection et qu’aucun autre n’a effacés, qui se sont maintenus seuls dans la mémoire des peuples, et voilà pourquoi toutes les littératures qui possèdent une épopée commencent généralement par un chef-d’œuvre.

Il n’est pourtant pas vraisemblable qu’on débute jamais par la perfection. L’épopée n’a pas eu plus que le reste le privilège de l’atteindre du premier coup. Que d’essais et de tâtonnemens ont dû précéder l’Iliade ! Qui pourrait dire que de modifications a subies le récit de la défaite de Roncevaux depuis le jour où les soldats de Charlemagne en répandirent la nouvelle jusqu’à celui où fut composée la Chanson de Roland ? En l’absence de documens précis, on peut émettre quelques conjectures. Reconnaissons d’abord que le seul fait de passer de la cantilène au poème épique, de quelque façon que ce passage ait eu lieu, suppose chez un peuple un sentiment plus élevé de la poésie, et, si j’ose parler ainsi d’une époque aussi primitive, une sorte de culture intellectuelle. Quelque barbare qu’on imagine ce peuple, il faut bien lui accorder déjà des instincts littéraires. Son éducation s’est ébauchée dans ces cantilènes qu’il répète depuis des siècles, et le premier progrès de cette éducation est de lui faire entrevoir et souhaiter autre chose. Cette forme morcelée, cette haleine courte, cette timidité qui craint de s’écarter de l’histoire, ne le satisfont plus. Il demande une inspiration plus large et plus libre ; du même coup il lui faut trouver un cadre plus ample où cette inspiration soit à l’aise, et un sujet plus étendu qui puisse suffire à la majesté du récit épique. Ce sujet, il l’emprunte à ses croyances religieuses ou à ses souvenirs nationaux ; mais à quelque source qu’il le puise, il le change si bien qu’il peut passer pour l’avoir créé. On a, je crois, exagéré l’influence des grands événemens et des grands hommes sur la naissance de l’épopée ; il semble à quelques critiques que sans Charlemagne la nôtre n’existerait pas. C’est aller trop loin, c’est oublier combien les faits se dénaturent en séjournant dans la tradition. Comme en définitive c’est là, et non dans l’histoire, que le poète va les chercher, qu’importent leurs proportions réelles, si l’imagination populaire a le pouvoir de les transfigurer, si elle peut faire des héros quand le passé ne les lui fournit pas tout formés ? Les sujets naissent rarement épiques ; ils le deviennent quand ils sont conservés par un peuple qui a dans l’esprit un certain idéal d’héroïsme, et l’on peut dire que la poésie est en lui plus qu’en eux.

Cela est si vrai que, quelle que soit la grandeur des événemens et des hommes, il sent toujours le besoin d’y ajouter. Certes il y a dans l’histoire peu de figures aussi saisissantes que celle de Charlemagne, et il, semble qu’avec lui la réalité pouvait suffire. On ne