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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/860

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cantilènes. C’est le nom qu’on leur donnait au moyen âge, et il convient de le leur laisser. Ils ont été en France et partout la préparation et la matière première de l’épopée.

Il est question de ces chants héroïques dans l’Iliade et dans l’Odyssée ; mais la Grèce ne les avait pas conservés. Au-delà d’Homère, il n’y avait rien pour elle. L’Allemagne est plus riche, elle possède ses anciennes légendes sous leur forme primitive et sous leur forme épique. L’Edda contient les élémens des Nibelungen, et l’on peut comparer l’épopée avec les sagas d’où elle est sortie. Sans être tout à fait aussi heureux en France, nous avons au moins cet avantage sur la Grèce, que nous pouvons plus clairement constater l’existence de ces anciennes cantilènes et en retrouver même quelques débris. M. Gautier a suivi leur trace depuis l’époque où les Francs habitaient encore la Germanie jusqu’à la fin du Xe siècle. Le premier qui en parle est Tacite. Il nous apprend que les Germains n’avait pas d’autre manière de conserver le souvenir du passé. « Ce sont leurs annales, » nous dit-il. Ce nom leur convient tout à fait, puisqu’on lit dans Jornandès qu’elles ressemblaient beaucoup à l’histoire, pœne historico ritu. Nos poèmes épiques tiennent d’elles ce caractère, et ils l’ont conservé. Au moment où par la diffusion de la race germanique en Europe, par sa conversion au christianisme et le changement de ses habitudes, elles couraient le risque de se perdre, Charlemagne les fit recueillir. C’est la gloire de ce grand esprit que la civilisation romaine, dont il était charmé, et la littérature latine, dont il sentait la beauté, ne l’aient pas rendu dédaigneux pour les vieilles chansons de son pays.

On pense bien que les Francs ne se contentèrent pas de répéter pendant six siècles les chants qu’ils avaient apportés avec eux de la Germanie. Quelque admiration et quelque respect qu’on leur suppose pour le passé, le présent devait les intéresser davantage, et il est naturel de croire que chaque événement qui ébranlait les imaginations populaires éveillait la poésie et se traduisait en cantilènes. Ils avaient commencé par célébrer Mannus et Tuiscon, fondateurs de leur race ; nous savons qu’ils chantèrent ensuite Arminius, et l’on ne voit pas pourquoi les héros de l’invasion, ceux qui achevèrent de détruire l’empire romain, n’auraient pas obtenu le même honneur. Plus tard, quand il se furent établis sur le territoire des vaincus, leurs querelles, leurs rivalités donnèrent naissance à de nouveaux exploits qui sans doute firent naître aussi de nouvelles chansons. Malheureusement ces improvisations ne s’écrivaient pas. Le peuple les savait par cœur, mais les clercs les méprisaient, et ’ils n’ont point pris le soin de les recueillir. A peine daignent-ils y faire quelques allusions rapides. Ils nous disent, par exemple, qu’elles étaient composées en langue rustique, ce qui nous montre