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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/853

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comme ils les sentent. De là le goût qu’on a pris pour ces époques reculées où les peuples, plus ignorans et plus isolés, étaient bien forcés d’être plus, originaux. Les poètes que ces époques ont produits étaient autrefois traités de barbares, c’était l’habitude de se moquer d’eux ; Voltaire les appelait des Welches et Horace des paysans. Depuis quelque temps, on s’est mis à les lire et à les admirer avec une ardeur qui inquiète beaucoup les amis d’Horace et de Voltaire.

Je ne suis pas de ceux que ces innovations épouvantent. En critique, comme en tout le reste, il est bon d’avoir, selon le mot de Saint-Simon, le nez tourné vers l’avenir. Je songe pourtant avec quelques regrets à d’importans avantages qu’avait la critique ancienne et que la critique nouvelle ne nous rendra pas. Elle faisait mieux entrer la littérature dans la vie. Les écrivains de l’antiquité, étudiés par leurs côtés les plus généraux, semblaient tout à fait se rapprocher de nous. On les commentait par ses impressions personnelles ; on se servait de leurs vers pour exprimer ses sentimens ; on se mettait en eux et on les mettait en soi. C’est ce qui explique l’ardeur d’affection dont Virgile et Horace, par exemple, ont été l’objet chez nous. Il ne faut pas espérer qu’on ait désormais avec eux des relations aussi familières. Comme nous insistons davantage sur ce qu’ils doivent à leur temps, que nous cherchons surtout à distinguer l’originalité de leur figure, chacune des études que nous faisons sur eux les éloigne de nous. A la distance où nous les plaçons, des rapports intimes deviennent bien difficiles. Un autre caractère de cette ancienne critique, c’est qu’à force de négliger ce qui chez les grands écrivains appartient à leur époque et aux caprices de leur génie personnel, en s’attachant dans leurs écrits à ce qui est le fond de l’humanité et se retrouve partout où il y a des hommes, on avait fini par imaginer comme un idéal de littérature abstraite qui pouvait convenir au monde entier. Cette union des peuples, chimère de quelques politiques généreux, s’était presque établie dans les lettres. Malgré tant de diversités d’intérêts ou de caractères, on se trouvait réuni par des admirations communes. En France, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, en Italie, toutes les personnes lettrées savaient par cœur les beaux morceaux des littératures classiques, et les interprétaient de la même façon. Heyne comme La Rue, Dacier et Bentley, d’Olivet et Middleton cherchaient dans Virgile, dans Horace, dans Cicéron, ces sentimens généraux qui sont vrais partout, et que ne change pas un degré du méridien ; ils étaient donc assurés de se comprendre. Aujourd’hui, par la façon dont on étudie les grands écrivains de l’antiquité grecque et latine, en faisant ressortir leur individualité originale,