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fortune, la patrie à un intérêt purement spirituel. Ces infortunés, qu’un stupide bigotisme chassait de France, rendirent à la Prusse d’immenses services. Ils lui apportèrent le secret de plus d’une industrie profitable, et communiquèrent à l’esprit berlinois cette vivacité, cette netteté qui contrastent avec la tournure vague et rêveuse de l’esprit germanique. De même d’autres réfugiés, les pilgrim fathers, les puritains d’Amérique, communiquèrent à la race puissante qui descend d’eux une marque indélébile, une force héréditaire.

Le grand-électeur prit part avec l’empire à toutes les guerres contre Louis XIV. La France, pour le détourner de ses frontières, le fit attaquer par les Suédois. C’est à cette occasion qu’il remporta la fameuse victoire de Fehrbellin, dont les Prussiens s’enorgueillissent encore aujourd’hui, et qui en effet mit fin à la prépondérance que l’intervention de Gustave-Adolphe avait assurée à la Suède dans tout le nord. Les Suédois campaient dans le Havelland, au nord de Berlin, avec une armée excellente de 16,000 hommes. Le grand-électeur, qui n’en avait que 8,000 et 3 canons, arrive avec la rapidité de la foudre, les attaque, les coupe en deux et les disperse entièrement. Quatre ans plus tard, il les défait encore près de Kœnigsberg, au milieu de l’hiver, après avoir traversé un bras de mer glacé. Il leur enlève la Poméranie, Stettin et même Stralsund, que Wallenstein n’avait pu prendre ; mais les armées françaises occupaient le duché de Clèves. L’Autriche, déjà jalouse, ne le soutint pas comme elle le devait, et fit une paix séparée. Frédéric-Guillaume, abandonné par son allié, fut obligé de restituer toutes ses conquêtes. C’est alors, dit-on, que, dans sa colère contre l’empereur qu’il avait fidèlement servi, il aurait dit : Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor. Autre grief contre l’Autriche : à la mort du dernier duc de Liegnitz, le grand-électeur réclama cette possession silésienne en vertu d’un ancien traité de réversion très valide ; mais l’empereur se mit en possession, prétendant succéder à toutes les familles éteintes, ce qui l’aurait peu à peu rendu maître de l’Allemagne entière, usurpation manifeste comme sut le prouver Frédéric II dans sa fameuse campagne de Silésie. Les deux femmes du grand-électeur ont laissé des noms dont la Prusse se souvient. La première, Louise d’Orange, a apporté en dot la principauté d’Orange, échangée contre celle de Neufchâtel, qui n’a rompu que tout récemment le faible lien qui l’attachait à la Prusse. La seconde, Dorothée, a fondé le faubourg Dorotheenstadt et planté la belle promenade unter den Linden, le boulevard dont Berlin est si fier, et qu’ornent les palais, les théâtres, l’université et les statues de Frédéric et de Blücher. Bien digne de s’allier aux Hohenzollern