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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/777

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I

Si en ce moment vous voyagez en Prusse, si vous allez à Berlin surtout, vous entendrez invoquer à tout propos la mission historique de la Prusse, et vous aurez peine d’abord à vous rendre compte de la signification si décisive que votre interlocuteur attache à ces paroles ; mais bientôt elle vous sera clairement expliquée par une petite carte de géographie vendue partout au plus bas prix de l’autre côté du Rhin. Des couleurs différentes et des dates appliquées sur les diverses parties du territoire successivement annexées y montrent comment la Prusse s’est formée peu à peu, par l’adjonction de cantons d’abord, de provinces ensuite, isolées longtemps et enfin soudées en un ensemble mieux constitué par les événemens de cet été. Tout récemment on a fait voir dans la Revue [1] comment le petit duché de Savoie, perché d’abord sur les deux versans des Alpes, est descendu ensuite dans la plaine, et, absorbant feuille à feuille l’artichaut italique, s’est métamorphosé, au soleil d’un jour de victoire, en royaume d’Italie. La destinée des deux états alliés dans la dernière guerre a été pareille. C’est de la même façon que le margraviat de Brandebourg s’est transformé en royaume de Prusse, mais avec de tout autres difficultés, parce qu’il n’a pas eu pour complice la liberté, mot magique qui attire les populations, prévient les résistances locales, assoupit les anciennes hostilités et déracine les dissidences les plus invétérées.

Les nationalités se forment à la manière des corps organiques ; au milieu de la masse confuse des molécules, il s’en trouve une qui est animée du principe de vie, de la force plastique. Elle absorbe les autres, s’en nourrit, grandit à leurs dépens jusqu’à ce que l’être vivant soit constitué. L’embryogénie des états offre le même spectacle. Dans la masse chaotique des mille souverainetés féodales, véritables molécules politiques, il s’en rencontre une au sein de chaque nationalité douée d’une vitalité plus active, d’une puissance d’expansion plus grande, qui peu à peu absorbe les autres et s’étend ainsi de proche en proche jusqu’à ce que l’état moderne ait atteint son développement naturel. Les peuples, quand ils ont atteint leur majorité, se forment et se constituent eux-mêmes par la libre adhésion des citoyens ; mais autrefois la création d’un état était le fait d’une dynastie, d’une suite de souverains n’ayant en vue que leur propre grandeur et ne visant qu’à arrondir leurs possessions, comme un

  1. Dans l’intéressant travail de M. Hudry-Menos sur la Maison de Savoie. — Revue du 15 novembre 1866.