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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/471

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surtout qu’éclate le triomphe de ces puissans génies qui transforment un monde, et Bonaparte y avait devant lui un rôle qui a souvent enivré son imagination. Il s’y serait trouvé dans sa sphère, la sphère du despotisme, hélas! et alors, en même temps que le 18 brumaire eût été épargné à la France, ainsi que les épouvantables tueries de l’empire, quelle éblouissante régénération ne pouvait-on pas entrevoir pour ces nobles contrées, si bien faites pour renaître à de nouvelles destinées! Dieu ne l’a pas voulu.

Il ne l’a pas voulu, et ses impénétrables décrets semblent condamner cet antique berceau du monde pour longtemps encore à l’immobilité. C’est là le côté attristant, non pas malheureusement de la seule Egypte, mais de tout cet extrême Orient que nous venons de parcourir. Partout, sur une terre bénie du soleil, nous avons trouvé des populations abruties sous le poids d’un joug séculaire, partout une exploitation plus ou moins déguisée du chétif et du faible. On ne se lasse pas d’admirer les merveilles sans cesse renouvelées d’une nature incomparable; mais en même temps on gémit de voir l’homme si petit dans ce milieu privilégié, de voir ce qu’il y devient abandonné à lui-même hors du cercle de l’influence européenne, comme à Siam ou en Chine, — et cependant l’on ne sait s’il faut regretter cette apathique inertie lorsque l’on songe que nous n’avons encore rêvé pour lui rien de plus désirable que la grande caserne administrative dont l’île de Java nous offre le plus parfait modèle. Aussi l’impression que l’on rapporte d’un pèlerinage dans ces lointaines contrées est-elle forcément empreinte d’une nuance de découragement, non que l’avenir y soit sombre et chargé, mieux vaudrait peut-être qu’il en fut ainsi, mais parce qu’il y est terne, uni et incolore, ou, pour parler plus exactement, parce qu’il n’y existe pas. Nous y développerons notre commerce sans y implanter nos idées, et ni le colon du XIXe siècle ni son successeur ne verra se combler l’abîme qui sépare les deux races :

Il est venu trop tard dans un monde trop vieux.

Combien était différent le souvenir que j’avais apporté quelques années auparavant d’une campagne à l’autre extrémité de l’immense Océan-Pacifique, où j’avais parcouru du nord au sud toute la ligne de côte des deux Amériques! Là, partout où nous abordions, chacun avait foi en son œuvre et foi en l’avenir. Le même mot servait de devise à tous : les uns le lisaient déjà couramment, d’autres l’épelaient, d’autres enfin le balbutiaient à peine; mais cette devise magique était liberté, et l’on sentait que plus tard on suivrait toujours avec un sympathique intérêt le sort de ces races diverses, unies dans une croyance commune. La liberté au contraire semble incompatible avec les races de l’extrême Orient. Jamais elles n’ont conçu