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saurait voir. » J’aurais été curieux de pouvoir vérifier chemin faisant si les cérémonieuses traditions d’étiquette en vigueur de son temps subsistaient encore à la cour maldivienne, car je savais que chaque année une ambassade, envoyée par le roi de ces îles à Ceylan, y était reçue avec solennité par le gouverneur; mais nous n’aperçûmes de Malé que la cime d’une lisière de cocotiers, si bien que nous n’eûmes même pas, comme le marin de Bernardin de Saint-Pierre, la consolation de pouvoir inscrire sur nos tablettes si les habitans étaient d’apparence affable ou non.


Aden, 20 juin.

Aden est le premier anneau de la chaîne que les Anglais ont patiemment soudée maillon par maillon pour relier leur île à la mer de Chine, et c’est en même temps sans conteste aucune, de tous les établissemens qu’il leur a pris fantaisie de fonder dans les cinq parties du monde, celui qui réalise le plus complètement l’idéal d’une suprême désolation. On y débarque sur le sable, entre d’immenses tas de charbon régulièrement alignés qui constituent, à vrai dire, la seule raison d’être de ce port. A quelques pas de là, une place entourée d’hôtels et de marchands de curiosités; à droite vers la mer, les établissemens de la compagnie péninsulaire anglaise, des messageries impériales françaises, et la maison du gouverneur; tout autour de la baie, une barrière de rocs arides et décharnés, d’une couleur de croupe d’éléphant; pas un arbre, pas une apparence d’eau ni de verdure, tel est le premier coup d’œil de cette terre d’exil, où l’Européen croit lire à chaque pas la classique inscription de Dante. — N’allez pas trop à fond, me disait un officier de la garnison, comme j’enfonçais ma canne dans le sable : vous arriveriez bientôt à l’enfer... — Ce premier coup d’œil ne montre que le nouveau port, créé depuis 1840; l’ancien est à 5 kilomètres de là, de l’autre côté de la presqu’île, car Aden est un peu une parodie de Gibraltar, reliée au continent par un isthme sablonneux de longueur et de largeur égales, à cette différence près que le versant oriental, au lieu d’être à pic comme pour la forteresse espagnole, forme une baie où se trouve la vieille ville. Pour s’y rendre des hôtels du débarcadère, une douzaine de cochers dépenaillés vous offrent à l’envi des voitures en ruine traînées par des ombres de chevaux, en même temps que des âniers effrontés cherchent à vous glisser bon gré mal gré leurs maigres montures entre les jambes. Mieux vaudrait s’accommoder peut-être de ce chameau qui attend le signal du départ, patiemment accroupi en plein soleil; lui seul ici sympathise avec cette terre maudite, lui seul s’y sent chez lui, et c’est sans doute pour cela que jamais en-