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En faisant ainsi passer l’île entière sous leur domination, les Anglais eurent le bon esprit de déclarer que le culte conserverait une indépendance absolue. Ceylan a toujours été en effet pour le bouddhisme une terre de promission, — depuis qu’il y fut introduit 316 ans avant Jésus-Christ. C’est là, sur le sommet du roc sourcilleux qui couronne le pic d’Adam, qu’est l’empreinte révérée où les sectateurs de Çakia-Mouni voient la trace du pied de Bouddha, tout aussi clairement que les brahmes y reconnaissent le pied de Siva et les mahométans celui d’Adam. L’empreinte, abritée par une pagode ouverte à tous les vents, n’a pas moins de cinq pieds de long ; on y arrive, en s’aidant de chaînes de fer, par un escalier taillé dans le roc, et le pèlerinage se complète par une offrande de fleurs de rhododendron. C’est à Ceylan aussi que se voit près d’Anuradhapoura l’arbre Bodhi, sacré entre tous, et certainement le doyen historique du monde végétal, puisqu’il fut authentiquement planté 288 ans avant Jésus-Christ. La légende en fait un rejeton du figuier privilégié sous lequel Gautama devint, par la vertu du nirvanah, Bouddha suprême et parfaitement accompli. C’est à Kandy enfin, dans un temple spécial, que l’on conserve précieusement au fond du sanctuaire le plus reculé la Dalada, dent du même Çakia-Mouni, miraculeusement sauvée du bûcher où furent brûlés ses restes. Elle est enfermée sous triple serrure dans un riche tabernacle composé de six enveloppes successives, et pour lui faire voir le jour il faut des circonstances d’une gravité exceptionnelle. Pendant longtemps, les Anglais conservèrent deux des clés, en laissant la troisième seulement à la garde du grand-prêtre, afin d’empêcher qu’on ne se servît de l’influence toute-puissante de la relique sur l’esprit des indigènes pour provoquer une révolte contre leur autorité; mais ils ont fini par renoncer à une précaution devenue superflue. L’authenticité de la dent est malheureusement loin d’être aussi bien prouvée que celle de l’arbre Bodhi, ou plutôt il n’est que trop bien établi qu’en 1560, les hasards de la guerre ayant fait tomber la dent primitive au pouvoir des Portugais, ceux-ci la transportèrent à Goa, où elle fut broyée et brûlée en grande cérémonie par l’archevêque à la gloire du vrai Dieu, en présence du vice-roi des Indes et de sa cour. Le roi du Pégu en offrait cependant 400,000 cruzades. Au dire des esprits forts, la dent actuelle aurait été fabriquée en 1556, sur les indications fournies par le roi alors régnant, Wikrama Bahou. Ceux qui ont eu l’insigne fortune de la voir assurent qu’avec ses deux pouces de long elle semble plutôt avoir été enlevée à une gueule de crocodile qu’à une mâchoire humaine; Wikrama Bahou l’aura probablement voulue en rapport avec l’empreinte du pied dont nous avons parlé.

Le catholicisme n’a pas à se plaindre de la domination anglaise