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ment est plus rapide dans la saison chaude que dans la saison froide et atteint son maximum au commencement de l’été. En août 1846, je me suis assuré avec M. Otz, sur le même glacier de l’Aar, à l’aide d’un théodolite placé sur un rocher et d’une règle divisée fixée au milieu du glacier, que cette progression ne se faisait pas par saccades; elle était uniforme et de 173 millimètres en vingt-quatre heures. Sur la mer de glace de Chamonix, en face de Tré-la-Porte, M. Tyndall a constaté un avancement de 508 millimètres par jour.

A côté de ces preuves géométriques, il existe des preuves indirectes de la progression des glaciers qui ne sont pas moins probantes. En 1788, de Saussure séjourna seize jours sur le col du Géant à 3,360 mètres au-dessus de la mer pour étudier la météorologie des régions supérieures de l’atmosphère : il redescendit le 19 juillet avec son fils à Courmayeur; mais les guides revinrent directement à Chamonix, et l’un d’eux, le nommé Couttet, laissa au pied de l’Aiguille-Noire une grande échelle désormais inutile. En 1832, M. Forbes trouva des fragmens de cette échelle sur la mer de glace en face des cascades du glacier appelé les Moulins. Dans l’espace de quarante-quatre ans, ces fragmens, descendus depuis la base de l’Aiguille-Noire, avaient parcouru 4,050 mètres mesurés sur la carte du capitaine Mieulet, ou 94 mètres par an. Le 18 août 1845, je trouvai moi-même sur la moraine venant de cette aiguille, au-dessous du glacier de Charpoua, le pied gauche de cette échelle percé de deux trous correspondant aux deux derniers échelons. D’après mon calcul, ce fragment avait parcouru une longueur de 4,420 mètres en cinquante-sept ans, ou 87 mètres par an. On voit qu’il existe entre ces résultats l’accord le plus satisfaisant qu’on puisse espérer dans des calculs de ce genre.

Voici un autre fait presque contemporain. Le 29 juillet 1836, un voyageur partait du Montanvert avec le guide Devouassou pour aller au Jardin, îlot couvert de plantes au milieu du glacier de Talèfre. Le guide portait un havre-sac appartenant à l’hôtel du Montanvert et contenant du vin, du pain et du fromage. Après avoir passé le rocher dit le Couvercle, le guide marchait sur le bord du glacier de Talèfre, dont les crevasses étaient couvertes de neige : tout à coup les deux pieds lui manquent à la fois, et il tombe dans une de ces crevasses sous les yeux du voyageur stupéfait : celui-ci l’appelle vainement, le croit perdu et retourne au Montanvert. Le guide n’était qu’étourdi, et après s’être débarrassé de son havre-sac il fit avec son couteau des trous dans les parois de glace et parvint à remonter à la surface. Le 23 juillet 1846, M. Forbes retrouva le havre-sac déchiré, mais contenant encore un mouchoir et un fragment de bouteille, au-dessous du point où le glacier de Talèfre se réunit à la mer