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régime absolu. Il était avec son frère le maréchal à l’armée d’Allemagne en 1761, au moment de cette bataille de Filingshausen perdue, disait-on, parce que des deux chefs des forces françaises, Broglie et Soubise, le premier avait attaqué trop tôt, et le second avait attaqué trop tard ou n’avait pas attaqué du tout. Entre les deux, ce fut Soubise qui garda la faveur du roi et de Mme de Pompadour sans devenir un général plus habile ou plus populaire; ce fut le maréchal de Broglie qui paya les frais de la bataille perdue, qui fut rappelé, exilé dans ses terres sans perdre la faveur du public, qui le vengeait, le soir même où on apprit sa disgrâce, en applaudissant au Théâtre-Français ces vers de Tancrède :

On dépouille Tancrède, on l’exile, on l’outrage...
C’est le sort d’un héros d’être persécuté.


Le comte de Broglie partagea la mauvaise fortune du maréchal; il fut exilé à Ruffec, sous prétexte qu’on n’avait pu « le séparer de son frère. » Ce ne fut pas la seule fois qu’il parut disgracié avant comme après Filingshausen, et même dans ces momens de crise le roi ne faisait rien pour le soutenir vis-à-vis des ministres ou pour abréger ses disgrâces. Il empêchait Mme de Broglie de venir réclamer pour son mari, il écrivait à Tercier, un peu étonné de ces rigueurs, que le comte de Broglie ne pouvait revenir, qu’il devait avoir de la patience; mais en même temps il se gardait bien de lui retirer une confiance qu’il savait justifiée par le talent autant que par une discrétion absolue, et à Ruffec comme à Paris, comme à l’armée d’Allemagne, le comte de Broglie ne restait pas moins, avec Tercier, le confident intime, le directeur de la politique secrète. C’était la manière de procéder de ce roi qui voulait avoir des égards apparens pour ses ministres en les trompant, et qui, en frappant ou en laissant frapper ses serviteurs les plus fidèles, leur disait : « Je suis content de vous... Continuez à me bien servir et laissez là l’approbation des beaux esprits. » Louis XV croyait être bien habile et tromper tout le monde en se jouant nonchalamment dans toutes les dissimulations; il ne trompait personne, il ne faisait que laisser dans toutes les mains des gages de ses faiblesses en semant partout la confusion.

Un des incidens les plus étranges de ce long imbroglio de la diplomatie secrète et de la politique du XVIIIe siècle, une des affaires où se peignent le mieux le caractère de Louis XV, ses procédés, ses duplicités et les embarras presque comiques de la situation qu’il se faisait, c’est l’aventure du chevalier d’Éon à Londres. D’Éon était resté un moment comme ministre plénipotentiaire à Londres après