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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/384

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sont des accidens, que ses misères tiennent à sa nature, à sa manière d’être, à une invincible logique, qu’elles ne se voilent à demi parfois dans la splendeur d’un règne que pour reparaître dans une cynique nudité, à mesure que tombe une passagère et artificielle grandeur. Louis XIV s’évanouit, il reste Louis XV. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que les avantages mêmes que le pouvoir absolu promet ne sont qu’une illusion, et qu’à ses propres misères il joint le plus souvent les misères des autres régimes. C’est une illusion de croire qu’il donne l’ordre, la sécurité, la stabilité; il ne donne rien du tout, il ne donne qu’un ordre factice, une sécurité sans lendemain, et cette stabilité dont on lui fait honneur est toujours à la merci de cette « vapeur, » de cette « goutte d’eau » qui d’un instant à l’autre peut dissoudre une existence humaine. « Les pouils sont suffisans pour faire vacquer la dictature de Sylla, » au dire du sceptique Montaigne, et ce « petit grain de sable » qui suffit pour arrêter Cromwell, pour tout pacifier en Angleterre, selon Pascal, peut aussi tout mettre en combustion. — Tout au moins, dit-on, le pouvoir absolu éloigne les ambitieuses compétitions des hommes acharnés à se disputer l’influence et les dignités dans les régimes parlementaires : pas davantage, il ne fait que rabaisser ces compétitions en leur donnant les antichambres pour théâtre, en leur refusant les aiguillons généreux, les viriles émulations de la lutte au grand jour. — Mais enfin il assure la suite dans les plans, dans les idées, surtout en ce qui touche la politique extérieure qu’il préserve de la mobilité des partis, du hasard des délibérations publiques et des résolutions soudaines? Encore moins; les temps de régime absolu sont au contraire ceux où il y a le plus de décousu dans les affaires extérieures, où on est aujourd’hui avec Frédéric II, demain avec Marie-Thérèse, pour finir par n’être avec personne. Le pouvoir absolu! il n’est même pas sérieusement une réalité. Par une dérision singulière, l’autocrate est comme le prisonnier de sa propre loi, la première victime du système qu’il personnifie. Il croit tout voir, tout savoir, et il ne sait rien, il ne voit rien, il ne peut rien. Selon le mot énergique de Pascal, « un prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. » A quoi serviraient tant de choses remuées, confondues, transformées, à travers dix siècles d’histoire et quatre-vingts ans de révolutions, si elles ne montraient ce saisissant phénomène de l’impuissance définitive de l’autocratie au milieu d’intérêts qu’elle déplace, qu’elle bouleverse, qu’elle dénature, et sous le poids desquels elle reste accablée après les avoir compromis quelquefois pour longtemps?

Il y a une époque de l’histoire de France où ce phénomène éclate dans sa plénitude, c’est cette période de Louis XV durant laquelle