Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/374

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’une façon péremptoire que, si l’on ne peut expliquer philosophiquement l’univers avant de l’avoir observé en physicien, en chimiste, en naturaliste, on ne devient capable d’en éclairer tant soit peu les côtés invisibles et les profondeurs idéales que du moment où l’on sait projeter sur la nature la pure lumière dont le foyer est au fond de l’âme. Or d’autres ont prouvé cela, non point malgré eux, mais avec le dessein arrêté et méthodiquement accompli d’en fournir la démonstration. C’est de ces derniers qu’il nous reste encore à parler.


III.

La philosophie de la nature n’est ni la chimie, ni la physique, ni aucune des sciences naturelles. Elle est beaucoup moins et beaucoup plus, beaucoup moins parce qu’elle n’a pas à répondre aux questions spéciales que se posent ces sciences, beaucoup plus parce qu’elle agite et tâche de résoudre des problèmes que ces sciences particulières, quand elles s’en tiennent à leurs ressources propres, n’ont pas le pouvoir d’aborder; mais à cause même du caractère spéculatif et purement théorique des questions de philosophie naturelle il arrive que les travaux de ceux qui s’y appliquent passent plus ou moins inaperçus. Cependant les savans qui se hasardent sur ce terrain si voisin du leur ne sont pas tout à fait excusables de ne pas voir les hommes qui s’y sont établis avant eux. On a raison de compter parmi ceux qui se sont occupés de la philosophie de la nature MM. Saisset, Janet, Vacherot, Tissot, Bouillier et d’autres; on se trompe si l’on pense que le mouvement auquel ils ont pris part avec honneur n’existait pas avant eux. Eux-mêmes, ils seraient plus justes ou moins distraits, comme on voudra, et à l’occasion ils rendraient un hommage public à ceux qui les ont précédés dans la carrière.

Déjà en 1842, sans remonter plus haut, M. de Rémusat publiait pour la seconde fois un important essai sur la matière [1]. Convaincu de l’utilité d’une alliance fraternelle entre les savans et les philosophes, il conseillait à ceux-ci de faire les premiers pas, et au conseil il joignait très habilement l’exemple. Avec sa merveilleuse souplesse d’esprit, sa pénétration aisée, son savoir étendu et son style clair et flexible, il débrouillait et ramenait à leurs termes les plus simples les questions épineuses de la constitution de la matière, du mouvement, de la force, de l’espace. Moins pressé de con-

  1. Dans le tome II de ses Essais de Philosophie.