Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/31

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


flamme : c’était Weber. On causa un moment de la santé du compositeur, déjà fort délabrée; puis, le vent tout à coup ayant sauté, on prit pour thème le Freischütz, et la conversation ne changea plus.

— A Dieu ne plaise, dit Weber répondant à une objection, que je prétende nier les droits du génie; mais pour rien au monde je ne voudrais m’abandonner à lui seul. Défions-nous de ce que généralement on appelle l’inspiration, étudions les grands modèles et surtout rendons-nous bien compte de la manière dont les maîtres qui nous ont précédés s’y sont pris pour imprimer à leurs travaux ce signe particulier, ce caractère qui fait les œuvres d’art.

— Ainsi l’unité de ton vous semblerait une condition nécessaire de l’opéra, cette chose on ne peut plus complexe?

— Oui certes, répliqua-t-il en se levant un peu sur son séant. Et rien de plus simple que de satisfaire à cette condition, pourvu que vous ayez du talent. Comprenez-moi bien : au lieu d’unité, disons caractère, mieux encore, ton caractéristique. Le peintre a ses couleurs; moi, j’ai mon instrumentation, dont je me sers comme d’une palette également capable de tout rendre. Un paysage, tout en restant le même, varie d’aspect; il est autre en été qu’au printemps, en hiver qu’en automne, autre le matin qu’à midi, autre la nuit que le soir. Au peintre de saisir ces variations, d’en exprimer le caractère, d’éveiller en nous par la couleur un sentiment qui corresponde à l’effet qu’il veut produire !

— J’entends, le son est pour la musique ce que la couleur est pour la peinture.

— Sans aucun doute, reprit Weber. Il y a, vous le savez, vingt manières de modifier une mélodie; on peut, par l’instrumentation, l’accompagnement, en varier à l’infini l’expression et le caractère : le motif ne change pas, il se transforme; vous le voyez passer du grave au doux, du plaisant au sévère, du clair au sombre, au ténébreux. Or ce qui se peut faire pour un simple morceau doit également pouvoir se faire pour l’opéra, lequel ne saurait se passer d’avoir son caractère général, sa dominante.

— Très bien; mais je suppose que vous ayez affaire à un sujet barbare, instrumenterez-vous à l’avenant chaque morceau, chaque mélodie?

— Ce serait à coup sûr, poursuivit Weber, la meilleure manière de m’y prendre, si je voulais donner à mon ouvrage la monotonie pour dominante. Ne perdez donc jamais ceci de vue, qu’un caractère est le résultat non point d’un seul trait, mais d’une combinaison de traits divers, parfois même en apparence fort contraires, et qui tour à tour se montrent et se dérobent; l’idée d’un caractère se lit