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La science du langage résout donc la question de l’origine des langues, et n’a point à se préoccuper des problèmes ultérieurs qui appartiennent à d’autres sciences. Jusqu’au point où finit son domaine, elle demeure dans l’ordre naturel, toutes ses solutions s’appuient sur des faits, sur des procédés scientifiques et sur une méthode parfaitement connue. Elle n’a pas non plus à répondre à ceux qui demandent l’époque où a paru le langage, ou bien elle répondra en énonçant la loi de formation des langues. En dehors de cette science positive, on peut dire que le langage a dû apparaître sur la terre en même temps que l’homme, et qu’il n’a point été précédé d’un long silence; car la raison qui aurait produit ce silence l’eût nécessairement fait durer, et il eût fallu un miracle pour y mettre un terme. La question revient à savoir si l’homme s’est formé peu à peu, selon la pensée profonde de M. Darwin, ou s’il s’est montré tout à coup sûr l’horizon de l’Asie comme une apparition magique. Tout ce que la science peut dire, c’est que les langues sont soumises à des lois parfaitement définies et qui n’ont point varié depuis les époques les plus reculées. Ces lois nous les montrent se transformant avec une extrême lenteur, non tout à coup, mais par périodes. Dans leur état le plus avancé, elles sont, comme le français, composées d’élémens presque tous abstraits, et leurs mots ont une signification idéale. Ce n’est pas là, selon moi, une maladie, c’est au contraire un perfectionnement, puisque c’est à cette condition qu’une langue peut rendre toutes les idées qu’engendre le progrès des civilisations, ou bien il faudrait dire que l’œil de l’homme est le résultat d’une maladie parce qu’il n’a pas les mille facettes de celui de la mouche, et son oreille aussi parce qu’elle n’a pas la longueur de celle de l’âne. Au contraire, en remontant vers le passé, on voit les langues sortir peu à peu d’un état plus simple, moins spirituel en quelque sorte, — et l’on atteint une époque où elles n’étaient aptes à exprimer que les phénomènes de la sensation plus ou moins généralisés. Les monosyllabes qui les composaient alors n’étaient que la matière dont les langues plus parfaites se sont formées; mais cette matière avait elle-même subi une première élaboration et s’était déjà rassemblée autour de certains centres pour y subir la loi de l’élimination des élémens superflus. Si l’induction veut remonter plus haut encore, on n’aperçoit plus qu’une poussière incohérente de racines très simples, dispersée sur la surface de la terre, s’y agitant comme dans une sorte de chaos et cherchant ses voies pour arriver à la vie organique. Ces embryons de mots, qui ont été les rudimens du langage, ont pu naître spontanément par les seules forces productives de l’homme physique et moral, c’est ce qui ressort très clairement du second volume de M. Müller;