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ciété : la Grèce, quand il en sera temps, ne manquera pas de bons exemples dans ce genre; mais la question de vitalité prime les questions d’ordre, ou plutôt elle les implique. Faisons la Grèce libre et puissante, nous la verrons bientôt prospère et policée. Tous les pays ont traversé l’ère des conquêtes avant d’atteindre l’ère de la bonne administration. Assurément peu de peuples seraient plus faciles à conduire, s’ils avaient un conducteur : ils sont passionnés pour le progrès, mais les princes qu’on leur impose sont des enfans qui, loin de les initier au progrès, ont eux-mêmes leur éducation à faire. Les Grecs ont un amour-propre et un esprit d’émulation à peine croyables. Intelligens, actifs, avides de s’instruire, brûlant d’égaler notre civilisation, ils offrent à un gouvernement qui saurait s’en servir les ressorts les plus favorables; doux dans leurs relations, assez vaniteux pour aimer les fonctions publiques, assez timides pour respecter une volonté juste et pour craindre toute manifestation de la force, ils se plieraient aussitôt à ce degré d’obéissance qu’exige la légalité. Si le roi Léopold avait accepté la couronne que lui proposait la conférence de Londres, je suis convaincu qu’il aurait fait de la Grèce un royaume modèle, et il l’aurait acceptée, si les frontières du nouvel état eussent été portées à des limites raisonnables.

Enfin la Grèce a déjà en elle deux forces qui l’ont sauvée et qui feront un jour sa grandeur; je veux parler de son système municipal et de son attachement au régime constitutionnel. La commune n’est pas seulement organisée en Grèce, elle est très développée; dans les provinces libres, elle est une puissance; dans les provinces asservies, elle est tout. Au lieu de proposer aux Hellènes les prétendus bienfaits de la centralisation, souhaitons-leur de garder ces libertés municipales qui £ont la base des autres libertés, et qui apprennent à un peuple à se gouverner lui-même. La pratique sincère du régime constitutionnel marque aussi chez eux, au milieu de leur inexpérience, un sens droit et un instinct politique où se reconnaît l’esprit de leurs ancêtres. En vain on leur a répété que l’enfance d’une nation n’avait point de meilleur abri que le despotisme; ils ont voulu une constitution. Ils ont subi des épreuves de tout genre, ils ont langui tour à tour au sein de l’inertie ou tremblé au milieu des révolutions; ils ont renversé une dynastie et combattu la guerre civile dans les rues d’Athènes; ils ont eu la honte de voir l’Angleterre mendier pendant six mois dans toutes les cours de l’Europe un roi que toutes les cours leur refusaient; ils ont souffert pendant ce temps la famine, la ruine et bien des angoisses, mais ils n’ont pas sacrifié une seule de leurs institutions; la peur ne les a pas jetés aux pieds d’un maître, ils sont restés fidèles à la