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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/258

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La science marche entre l’erreur et le progrès; les vérités morales que la poésie habille d’un voile d’or ne sont pas moins immuables que nos connaissances les plus certaines.


R. RADAU.



LES ARCHIVES DE LA BASTILLE (1659-1661),
par M. François Ravaisson, 1 vol. in-8°.


Bien que l’auteur de cette publication ne nous fasse connaître encore en détail que trois années de l’histoire de la Bastille (1659-1661), ces trois années, se trouvant être l’époque d’une transition remarquable et inaugurant une période nouvelle, suffisent, grâce au nombre considérable de pièces authentiques et significatives qu’on a recueillies, à nous apprendre sur le régime intérieur des prisons d’état, sur les abus de la procédure criminelle, sur les excès du pouvoir absolu, beaucoup de choses d’un sérieux intérêt. L’auteur a pris soin d’ailleurs de construire avec mille traits épars une introduction importante, où se trouve divulgué et mis en pleine lumière tout le secret de l’antique Bastille.

On ne sait pas encore assez en quelle énorme proportion le secret a été l’instrument du régime absolu dans l’ancienne France. Tout récemment, la grande publication de M. Boutaric, en nous faisant connaître plus de trois cents lettres jusqu’alors inédites de Louis XV, a jeté un nouveau jour sur cette diplomatie secrète à la tête de laquelle était le comte de Breteuil, et qui faisait agir dans toute l’Europe, à côté du ministère et des diplomates officiels, un ministère et des agens connus du roi seul. Louis XV, trop faible pour résister ouvertement à ses ministres, à ses favoris, à ses maîtresses, mais trop intelligent pour ne pas ressentir de cette faiblesse même une profonde humiliation, conspirait contre eux, et se vengeait de sa propre indolence en essayant de faire triompher par sa diplomatie secrète ses meilleures inspirations. Ce roi absolu craignait la responsabilité; il la laissait à ses ministres, qui la lui renvoyaient; il prenait sa revanche par une action irresponsable et anonyme. La riche correspondance de Louis XV venant désormais s’ajouter à ce que révélaient déjà l’ouvrage du comte de Ségur sur la Politique des cabinets de l’Europe et les Mémoires du maréchal de Richelieu, on sait fort bien à présent à quoi s’en tenir sur cette singulière diplomatie, qui commença vers 1743 pour finir avec le règne.

On n’est pas aussi avancé à propos de certaines démarches secrètes du règne de Louis XIV qui restent à expliquer. Quelque innombrable qu’ait été de notre temps la série des révélations concernant le grand règne, on n’a pas eu encore, je crois, le commentaire des billets écrits sous de faux noms par Louis XIV lui-même, billets que j’ai eu l’occasion de publier jadis.