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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/242

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plus douloureux et plus affligeans. L’anarchie des idées est pénible à traverser, mais elle ne doit point nous porter au désespoir. La cessation des causes qui ont produit en France l’état actuel des esprit amènerait bientôt des manifestations morales et politiques plus justes et plus saines que celles dont nous sommes témoins. Nous sommes affaiblis et déconcertés par les entraves qui depuis trop longtemps nous ont privés de la liberté de la presse, de la liberté d’association, et des fruits d’une véritable liberté électorale. Isolés, éparpillés, pensant à l’écart, nous donnons parfois, quand quelque accident provoque des manifestations d’idées, des résonnances étranges, heurtées, criardes ; nous ressemblons à un orchestre où les exécutans n’auraient point la liberté d’accorder leurs instrumens. C’est un peu ce qui nous arrive à propos de cette grave et capitale question de l’armée, où le gouvernement lui-même, précisément parce qu’il manque du concours d’une opinion publique exercée et fortifiée par la discussion libre, tient le bâton du chef avec une gaucherie et une incertitude trop visibles. Mais ne nous trompons point à ces apparences et continuons à avoir bonne idée de notre pays. La France, suivant les événemens, a bien des surfaces différentes, et on a trop souvent le tort chez nous d’oublier le fond en s’arrêtant à la surface. Au fond, la France est pleine d’élémens sains et robustes ; elle a toujours des savans qui poursuivent avec sérénité leurs travaux lumineux ; elle a des professions libérales où se maintient le feu sacré des études désintéressées et des aspirations intellectuelles ; elle a des hommes d’industrie qui portent dans les afïaires l’énergie et la persévérance de travail que Tocqueville admirait comme une sorte d’héroïsme dans les grands négocians américains ; chaque année apporte dans son armée de jeunes générations d’officiers frémissans d’ambitions généreuses ; ses patiens fonctionnaires n’ont point oublié les émulations de notre ancienne vie publique ; ses classes ouvrières, toujours animées au travail, ouvrent avidement leur intelligence aux lumières et aux combinaisons bienfaisantes de la science économique. On pourrait, en frappant le sol du pied, en faire sortir une France jeune, active, ardente, où bien des esprits et bien des cœurs brûleraient d’ajouter aux admirations et aux sympathies que le génie de la France a autrefois inspirées au monde. Que faudrait-il pour opérer cette renaissance ? Un pas en avant du gouvernement dans la voie de la liberté pratique. Espérons que le gouvernement sera clairvoyant, et qu’on ne laissera point passer avec insouciance l’heure des pages sibyllines.

Nous avouons que nous n’avons nul goût à nous occuper des affaires extérieures dans l’état de désarroi où elles se trouvent. M. de Bismark est toujours curieux à observer. Il est arrivé enfin à une veine de concession à l’égard du Danemark : il laissera les populations du nord-Slesvig opter par un vote entre la nationalité danoise ou la nationalité allemande. En réalité, c’est plus à la France qu’au Danemark que M. de Bismark veut bien accorder cette grâce. Pour faire accepter la mesure au parlement prussien