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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/17

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pour le peuple; c’est de l’eau claire, et l’on aimerait presque mieux quelque chose de plus décidément mauvais. « Cette composition va me faire passer dans les journaux pour un homme compétent en matière d’art, » écrit-il en rendant compte à l’un de ses amis de la première représentation d’un opéra de sa façon, les Joyeux musiciens. Un homme compétent! Dans ce mot que d’ironie et d’amertume à l’adresse d’un public imbécile qui méconnaît le prix de sa musique! Composer des symphonies et des opéras à cette seule fin de passer pour un littérateur compétent!

Cette humeur inquiète, altière, militante, qui le caractérise, chez Weber n’attendit pas le nombre des années. L’agitateur se manifeste en lui presque dès l’enfance. A quinze ans, il écrit une opérette, Peter Schmoll, et dès ce moment se voue à l’incessante recherche des sonorités, des combinaisons instrumentales. Le voilà voguant aux découvertes comme Christophe Colomb, naviguant toutes voiles dehors vers son nouveau monde. Lui aussi trouvera son Amérique; mais avant d’atteindre à cette île fortunée d’Oberon et de Titania que d’explorations, de cabotages, de stations à travers les moindres contrées et souvent les plus arides ! Ses concertos et ses concertinos marquent les escales; Weber en a composé pour tous les instrumens imaginables et même pour d’autres qu’on n’imagine pas, pour le basson, le cor, la clarinette surtout, qu’il aime avec une sentimentalité passionnée, hystérique, comme les élégiaques et les lackistes aiment le clair de lune; il en a écrit pour le piano, la viole, le violoncelle, pour la flûte et jusque pour l’harmonium et la guitare! Ne rions pas de ces labeurs amoncelés, de ces travaux analytiques poursuivis avec acharnement; admirons-les plutôt, ces voies par lesquelles passe le génie avant d’atteindre à cette perfection d’originalité où le public, quand il le salue et l’acclame, croit voir un simple phénomène d’éclosion spontanée. Weber a élargi le piano, il lui a donné la voix du ténor, l’accent pathétique du violoncelle. C’est grâce à l’auteur de ces concertos, de ces variations, de ces ouvertures, qui sont aussi à leur manière des œuvres de piano, et quelles œuvres! qu’on a pu dire d’un Liszt, d’un Thalberg : Il joue de l’orchestre! Jusqu’aux traits de violon, tout y est. Ce qui jadis n’était que le simple carton d’une partition est devenu, par la furie et la puissance d’une couleur à la Delacroix, le tableau même.


II.

Comme la plupart des romantiques littéraires de son temps, Achim d’Arnim, Novalis, qui de son nom s’appelait Hardenberg, Charles-Marie de Weber était de race noble. Il avait le sang et