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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/103

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marquait le cours du fleuve, lequel peut porter des bateaux jusqu’à Madi, à une distance de 120 kilomètres, où des rapides en interrompent la navigation jusqu’à quelques lieues de Gondokoro. Il aurait voulu descendre le fleuve pour reprendre la route de cette dernière ville; mais aucun des naturels ne voulut l’accompagner, parce que les riverains du fleuve étaient en guerre avec Kamrasi et les auraient infailliblement attaqués.

Il reprit donc son voyage maritime sur le Nil, qui avait à l’endroit où il se jette dans le lac 450 mètres de large. Après quelques heures de navigation, on le voit se rétrécir de moitié, et les rives, qui étaient au niveau du fleuve, s’élèvent graduellement et lui donnent l’apparence d’un cours d’eau, bien que la surface en paraisse toujours immobile. Ce ne fut que le lendemain, à une trentaine de kilomètres de son embouchure, que le courant se fit sentir. Le fleuve n’avait plus que 150 mètres de large. A dix heures du matin, le courant augmente; les rameurs sont obligés de donner de l’aviron avec force pour le surmonter. Ils entendent alors un bruit sourd, étrange, et dont ils ne peuvent se rendre compte. A mesure qu’ils avancent, ce bruit s’accuse et devient de plus en plus distinct; c’est un mugissement ou plutôt quelque chose comme le roulement continu du tonnerre. Stimulés par la curiosité, les rameurs redoublent d’énergie. A peine nos voyageurs sont-ils entrés dans un tournant, qu’ils se trouvent en face d’une des plus grandes scènes de la nature qu’on puisse imaginer. Les rives avaient changé de caractère. En se resserrant, elles s’étaient élevées, et au talus avaient succédé des bancs de granit qui se superposaient en retraite et formaient des gradins atteignant jusqu’à trois cents pieds de hauteur. Une riche végétation s’était emparée de toutes les plates-formes, de toutes les fissures, et, se combinant avec les couches horizontales des rochers et les fragmens en saillie, recouvrait ces falaises d’une tapisserie splendide. Le fleuve, contrarié dans son cours par des blocs de granit, emprisonné dans des rives étroites, gronde, bouillonne, s’irrite, et, comme pour se dégager des étreintes qui le pressent, se précipite d’un bond de cent vingt pieds dans une cavité profonde que lui-même s’est creusée. L’eau rebondit, s’enveloppe d’un nuage d’une blancheur éclatante, qui tranche vivement sur la teinte sombre du rocher et va caresser la chevelure des palmiers et des bananiers qui surplombent les parois de l’abîme. Cette cataracte, située sous le 29° 27’ de longitude est et le 2° 17’ de latitude nord, est la plus considérable de toutes celles qui embellissent le cours du Nil : elle a été appelée par notre voyageur Murchison fall (chute de Murchison), en l’honneur du président de la Société de géographie de Londres.

Baker est obligé de reprendre à cet endroit son voyage par terre.