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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/1025

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individuel et comme un don fortuit. Nous ne demandons pas mieux que de nous être trompés, et nous serons fort heureux d’apprendre qu’on peut élever les inventeurs à la brochette, comme on fait des héros avec des enfans de troupe et des saints avec des enfans de chœur.

Une autre observation qu’il convient de rappeler est que l’inventeur le plus heureux ne trouve guère du premier coup et qu’il se trompe bien des fois avant de rencontrée juste. Le propre du génie n’est pas de courir les aventures, il est d’en sortir heureusement. Nous ne contestons pas qu’une seule chance heureuse compense souvent, et fort au-delà, d’innombrables méprises : mais pour un seul à qui elle échoit, combien d’autres qui l’attendent inutilement jusqu’à la fini M. Guyot a-t-il l’idée de demander que ses associations fassent les frais de toutes les tentatives ? C’est risquer beaucoup, et nous craignons que l’esprit de recherche, qui n’est pas précisément le même que l’esprit d’invention, n’épuise bien vite le capital social. Le véritable inventeur est condamné à chercher et à trouver seul, et c’est cette destinée qui fait sa gloire.

L’histoire des inventeurs nous montre du moins que les choses se sont passées ainsi dans le monde jusqu’à présent, et cette histoire souvent affligeante est justement ce qui indigne M. Guyot : peut-être n’en sera-t-il plus de même à l’avenir. Plus la science fait de progrès, plus l’industrie s’y subordonne ; l’invention industrielle se rapproche chaque jour davantage de l’expérimentation scientifique, c’est-à-dire que la méthode préside de plus en plus à ce qui est resté si longtemps le domaine d’une divination inexplicable ; en un mot, la découverte se substitue à l’invention. Ce n’est pas que la pénétration d’esprit, le génie des combinaisons, l’audace de l’imagination, qui voit de loin les résultats et crée des moyens propres à les atteindre, soient désormais inutiles, mais les recherches ne relèvent plus du caprice, les tâtonnemens mêmes se font selon certaines règle, il n’est plus permis de s’égarer que dans une latitude donnée. On comprend dès lors que des associations puissent se proposer pour but de se livrer à la poursuite de certaines vérités d’un ordre déterminé. Ces associations existent partout, et nous ne voyons pas d’inconvénient à ce qu’elles se multiplient. Ce n’est pas là toutefois une révolution qu’il fût nécessaire de réclamer à si grand bruit. Multipliera-t-elle les inventeurs et les inventions autant que M. Yves Guyot se le figure ? Nous ne savons pas en vérité si nous devons le désirer ou le craindre ; ce progrès quotidien serait notre ruine ; c’est fait de nous si nous n’avons pas le temps d’appliquer une invention et d’en tirer parti avant qu’elle soit vieillie et distancée par une autre.


P. CHALLEMEL-LACOUR.


— L’art musical vient de faire, à l’insu du public, une perte vraiment irréparable, non que ce soit aujourd’hui chose rare qu’un beau talent de pianiste : notre époque en ce genre est tellement féconde et les virtuoses se succèdent avec si peu d’interruption, qu’à peine a-t-on le temps de regretter ceux qui nous quittent, tant ils sont vite remplacés ; mais ce n’était pas une pianiste comme une autre que Mme Chabouillé Saint-Phal, récemment enlevée à ses admirateurs dans la maturité de son talent. L’agilité, l’égalité, la sûreté de l’exécution, l’excellence du mécanisme, n’étaient chez elle