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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/979

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bénédiction ; sinon, soyez toujours aimé et remercié. Tout est à chérir de vous ! »

« J’ai cru m’apercevoir que j’avais un fonds d’insouciance qui ressemble tout bonnement à de l’insensibilité. Je crois que prendre aussi peu vivement que je le fais part à toutes les choses de ce monde pourrait bien indiquer un certain manque de cœur. J’ai aussi pensé que j’avais une ferveur répréhensible, que je prenais tout par accès, tantôt accès du monde et oubli de Dieu, tantôt accès et excès de ferveur presque jusqu’à l’exagération, pendant lesquels je suis capable d’accuser les plus saints de tiédeur. Oh ! tout cela n’est point selon Dieu. Une sainte et solide piété ne s’établira-t-elle jamais dans mon cœur ? J’en suis encore bien loin ! Oh ! j’ai l’esprit et le cœur tristes ce soir, j’ai tant pensé, et à tant de choses contradictoires ! J’ai la tête sotte. Mon cher bon Dieu ! vous aurais-je trop fâché pour que vous me consoliez ? Voulez-vous venir un peu ? Voulez-vous me faire sentir qu’au fond de tout je vous aime ? Alors cette tristesse de mon cœur s’oubliera dans une joie infinie. Me suis-je trompée quand j’ai cru vous aimer ? Me suis-je trompée quand j’ai désiré votre amour ? Tout cela est-il donc faux dans mon cœur ? Et ce désir d’absolue soumission à votre volonté est-il donc faux aussi ? Qu’est-ce que tout cela, ô mon Dieu ! et que suis-je ? »

« On vient de m’appeler pour chanter. J’ai toujours une vague envie de plaire. La vanité doit être, de toutes les fâcheuses habitudes du cœur, la plus difficile à déraciner. Oh ! que de misères ! J’ai l’esprit faux et le cœur faible : quelle espèce de personne est-on avec un assemblage pareil ? Mon Dieu ! mon Dieu ! telle que je suis, je me donne à vous et je vous donne tout, ma misère, mon orgueil, ma vanité, tout, et ce n’est pas un beau présent que je vous fais ; mais où porter la faiblesse si ce n’est là où se trouve la force, là où tout se pardonne, là où tout se purifie et où tout le mal se change en bien ? Les hommes ne voudraient pas de ma misère ; mais Dieu ! Les hommes sont bien sévères ; mais Dieu !… Dieu aime nos imperfections, pourvu que nous le laissions les pardonner ; je dis que nous le laissions, parce que ce n’est que lorsque l’acharnement de notre volonté s’y oppose qu’il refuse, et encore refuser n’est pas le mot : il ne le connaît pas, il ne refuse jamais ; c’est nous qui ne demandons pas toujours. Il accepte tout, il recueille tout ; jamais, jamais il ne repousse. Oh ! que cette pensée est immense, immense d’espoir, de joie, de consolation ! Oh ! mon Dieu, soyez béni, adoré, glorifié. Vous êtes le bonheur du cœur ! »


On dit qu’il y a déjà de nombreuses années que cette personne charmante a rendu son âme pieuse à ce Dieu qu’elle aimait tant et savait si bien aimer. Si les quelques pages qui nous sont données dans ce volume ne sont pas tout ce qui reste de son journal intime, nous faisons des vœux pour que ce journal soit publié. On peut hardiment le présenter au public lettré, qui ne manquera pas de lui faire le même accueil qu’au journal de Mlle de Guérin.

Trente ans se sont écoulés depuis que parlaient et écrivaient les âmes sympathiques dont Mme Craven nous a fait entendre la voix,