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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/976

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seconde patrie de Mme Craven, tout à fait une chrétienne, tout à fait aussi une Française. Des sentimens dont la grandeur réelle est dissimulée par la légèreté avec laquelle les porte le cœur qui les éprouve, une piété radieuse qui illumine l’âme tout entière et n’y laisse aucun coin ténébreux, un désir de perfection qui n’est pas sorti du dégoût de notre imperfection native et qui n’a rien à démêler avec l’expérience du mal, lancé vers Dieu avec une allégresse naïve, comparable au chant de l’alouette s’élevant vers le ciel ; un joyeux amour de la mort, tout lumineux et tout mélodieux, qui ne connaît ni les ombres de la mélancolie, ni les discordances des soupirs ; un amour de Dieu si intime, si familier qu’il va jusqu’aux espiègleries de tendresse d’une fille envers son père ; une vivacité dans la soumission religieuse qu’on ne rencontre que dans la religion catholique, et qu’on y rencontre rarement à ce degré : — voilà le résumé de ces pages éloquentes et vivantes dont nous voulons cueillir la fleur pour le plaisir et l’édification de nos lecteurs.


« Mon Dieu ! n’est-ce pas une présomption que ce désir de mourir ? Suis-je donc sûre d’aller à vous ?… Vous voyez bien ce que je pense, n’est-ce pas ? vous voyez bien que c’est vous qui me laissez dans cette heureuse position où je n’ai pas d’occasion de faire mal. Je ne m’en fais pas un mérite, car je sais bien que, s’il vient la moindre occasion, je ferai mal tout de suite, car je suis mauvaise et d’autant plus mauvaise que vous me donnez de si bons momens de ferveur !… J’ai envie de mourir, c’est vrai, parce que j’ai envie de vous voir, mon Dieu ! mais cela, c’est vous qui me le donnez, je sais bien cela, je ne puis en sentir de présomption. Oh ! sauvez-moi du danger de me croire bonne ! Gardez mon cœur, et quand je serai dans le monde, où ma tête tourne si facilement, pour ce bon temps de ferveur que je passe en ce moment, soutenez-moi. Vous me soutiendrez, parce que vous voyez bien que, tout en trouvant le monde dangereux, je m’y amuse, je n’y ai plus ma tête, et mon pauvre cœur se ferme, parce que je n’ai plus le temps de l’écouter. Eh bien ! mon Dieu, aidez-moi un peu parce que je suis votre enfant. N’est-ce pas que je suis votre enfant ? Mon Dieu, si je dois faire mal dans le monde, faites-moi mourir auparavant. Mourir est une récompense, puisque c’est le ciel, et si je fais mal, il faudra attendre bien longtemps avant de l’obtenir.

« Venez, mon Dieu, je vous aime tant ! Mon cœur brûle quand je pense à vous, au ciel où je veux aller ; vous m’y prendrez, n’est-ce pas ? Pourvu qu’au dernier moment je n’aie pas peur ! Mon Dieu, envoyez-moi des épreuves, mais pas celle-là ! L’idée favorite de toute ma vie, la mort qui m’a toujours fait sourire, oh ! non, vous ne ferez pas qu’à ce dernier instant cette idée constante d’aller à vous m’abandonne. Vous savez que je me suis posé, comme épreuve, des petites questions. Je me suis vue bien malade, mourante, au milieu de tous les appareils lugubres d’une chambre attristée par la maladie et la souffrance : eh bien ! je ne pouvais amener dans mon cœur un sentiment de crainte. Je me suis vue encore entourée