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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/961

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Les époux passèrent à Pise tout l’hiver de 1834-35. Albert supporta la rude saison avec vaillance et même avec gaîté, bien muni qu’il était d’ailleurs pour lutter contre le mal de ces armes excellentes qui s’appellent la tendresse filiale, l’amour, l’amitié et la religion. Quelques accès passagers de cette irritabilité nerveuse et de cette mauvaise humeur soudaine qui accompagnent la maladie dont il souffrait venaient seuls de loin en loin jeter quelques nuages sur la lumière pâlie, douce encore, de son bonheur ; mais, son excellente éducation aidant, il reprenait bien vite le dessus, et avec cette confiance des phthisiques, si triste pour ceux qui la contemplent, il se rattachait à la vie avec une ardeur fébrile. Certains passages de son journal d’alors, écrit sous forme de lettre, pour un ami (M. l’abbé Martin de Noirlieu), où s’épanche cette confiance dans la vie et l’avenir, causent une impression vraiment douloureuse quand on songe au démenti prochain.


« Je fais tous les jours de nouvelles acquisitions de forces, du moins à mon avis, et j’espère que, Dieu aidant, je serai bientôt délivré de cette tribulation de soins et de précautions. Je ne sais si c’est l’approche du printemps, mais j’ai besoin d’air, de mouvement, de vie. Vous connaissez cette disposition et vous avez éprouvé ces frémissemens de l’âme et du corps. On sent l’air devant soi, et le cœur bondit de foi, d’espérance. L’âme a faim et soif de Dieu, et en se prosternant on appelle à grands cris le pain de vie…

« Ma passion pour les voyages augmente chaque jour. Il y a des instans où l’âme semble vouloir vous entraîner vers des régions inconnues, où tout semble devoir être plus beau que ce que nous avons sous les yeux. N’est-ce point un pressentiment de notre céleste patrie en effet que ce besoin de courir, de changer, de se fuir soi-même, que cette soif d’immensité, de liberté ? Byron dit bien : « Les hommes lâches appellent les voyages une folie, et s’étonnent que d’autres plus hardis abandonnent leurs coussins voluptueux pour braver les fatigues des longues courses. » Il y a dans l’air des montagnes une suavité et une source de vie que la paresse ne connaîtra jamais…

« Vous avez déjà blâmé ces transports en moi, mon sage ami, et vous m’avez dit avec vérité que l’âme était bien appelée à ces divins élans et à connaître l’infini, mais seulement lorsqu’elle aura déposé sa dépouille mortelle. Est-ce notre faute si notre âme, ne pouvant à son gré se défaire de son immonde enveloppe, l’entraîne parfois avec elle vers cette région céleste ?

« Il y a longtemps, que je n’ai eu, comme aujourd’hui, un état soutenu d’activité et de ferveur. Ma faible et paresseuse nature s’est laissé mieux dompter qu’à l’ordinaire, et je dois l’attribuer en grande partie à l’amélioration de ma santé. Je sens avec joie mes forces renaître, et j’en bénis Dieu, car j’en ai besoin pour jouir complètement de mon bonheur.

« Je suis loin d’avoir esquissé la plénitude de mes sensations