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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/959

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premières heures de trouble, lorsqu’elle était encore partagée entre l’espérance et la crainte.


« Comme nous demeurions près d’une église, il passait assez souvent des morts sous notre fenêtre, et là, ils ont la figure découverte et une fleur dans la bouche : j’en avais vu passer plus d’un sans effroi ; maintenant (elle veut dire depuis qu’Albert avait été malade), quand j’entendais un convoi, j’allais encore le regarder, mais avec un tout autre sentiment, un sentiment vague, mais si terrible que ma pensée n’osait le formuler, et je me souviens que j’éprouvais une superstitieuse satisfaction quand le mort qui passait était une femme, un vieillard, un petit enfant… Je craignais de voir passer un jeune homme.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! n’y a-t-il donc vraiment que l’ombre du bonheur sur la terre ? Ce que l’on voit de loin peut-il seul paraître charmant ? et tout ce qu’on saisit doit-il perdre ses couleurs ? N’y a-t-il donc de poésie véritable que dans l’amour de Dieu, et sommes-nous donc si misérables que cela ne puisse nous suffire, et qu’il nous reste toujours la soif d’idéaliser, de déifier même sur terre ?… Oh ! n’est-on pas souvent consumé du désir d’un pays où l’on est sûr de ce que l’on voit, où l’on est sûr d’aimer toujours, où l’on n’a pas de fausses craintes, où l’on peut sans inquiétude chérir de tout son être un autre être égal à soi ? Ce pays-là, si nous l’atteignons, c’est le ciel ; nous en mourons de désir, et pourtant, par faiblesse, par nonchalance, nous ne faisons rien pour y parvenir. »


Dès lors la vie des deux époux fut une série continuelle de déplacemens et de voyages. Ils fuient en tous lieux la terrible maladie, qui trouve moyen de les rejoindre partout. A Pise, où ils séjournèrent d’abord, ils se trouvèrent quelque temps en compagnie du comte de Montalembert, qui, cherchant des distractions aux cruels ennuis que lui avaient valus les orageux démêlés de l’abbé de Lamennais avec la cour de Rome, revenait alors d’Allemagne, où il était allé glaner les matériaux de son histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, riche de toutes sortes de légendes religieuses et chevaleresques, de chants nationaux et de cantiques populaires. M. de Montalembert (Montal, comme l’appelait par une abréviation affectueuse et familière Mme de La Ferronnays) était, de tous les amis d’Albert, qui s’effaçait modestement devant lui, le plus cher et le plus admiré ; il était le conseiller des heures difficiles, le confident des pensées intimes, celui auquel on s’adresse pour dissiper un doute, retrouver du courage ou chercher une consolation. Il fit passer aux deux époux quelques heureuses journées, leur lisant les premières pages de son histoire de Sainte Elisabeth, leur racontant les belles légendes des siècles de foi et de poésie, ou leur apprenant des romances et des cantiques allemands. « Montal, écrit Mme de La Ferronnays, me fit chanter une