Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/957

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Enfin Mlle d’Alopeus rejoignit Albert à Naples, où ce mariage si longtemps désiré fut enfin arrêté et célébré après quelques semaines employées aux préparatifs de l’union et aux soins religieux de la toilette des âmes ; mais à ce moment même un point noir, invisible encore pour tout le monde et indistinctement aperçu par les yeux d’un seul, apparut au lointain horizon. A peine ce bonheur tant attendu lui était-il assuré, que le comte de La Ferronnays en fut inquiet et presque malheureux, et de même que dans certains beaux jours de l’été où tout est lumière les personnes nerveuses devinent un prochain orage que nul ne soupçonne encore, Albert se sentit tout à coup assailli de sombres pressentimens pendant qu’autour de lui tout était joie et allégresse.


Fragment d’une lettre à M. de Montalembert. — « Je suis en retard avec toi, mon cher ami ; mais tu ne peux te figurer la distraction dans laquelle me jette mon mariage : c’est assez naturel. Mon bonheur est impossible à t’expliquer, et j’en suis tout troublé. Pourtant, comme il faut que je fasse toujours un peu de noir, je me trouve souvent triste, et, outre que c’est absurde, c’est peut-être ingrat. Enfin prends-moi tel que je suis. Je m’effraie donc de la responsabilité qui va peser sur moi lorsqu’il me faudra conduire cet ange à travers les angoisses qui nous attendent peut-être dans la vie. Mon caractère m’épouvante, ma variabilité, mon peu d’expérience, et ce que je redoute encore plus que tout ceci, cher ami, c’est mon manque de valeur véritable. Je me sens de l’amour pour tout ce qui est beau, je redoute ce qui rapetisse et avilit ; mais cette valeur due soit à l’instruction, soit au caractère ou à l’esprit, je ne l’ai point. Tu ne saurais croire combien cette pensée me poursuit et m’afflige. Je connais mon infériorité, et ma timidité naturelle diminue encore le peu que je puis avoir en partage ; tes lettres seules, mon ami, me remontent un peu. »

Fragment du journal d’Albert. — « Soirée chez les Lapoukhyn. Alexandrine triste de l’idée de quitter sa mère. Elle a pleuré ; cela passera, j’espère. Si pourtant j’allais ne pas remplacer le vide que laissera le départ de sa mère ! Ou j’en mourrais, ou bien j’irais vivre avec elle en Russie, sorte de suicide moral, intellectuel et peut-être physique. Je suis bête, fou, ou quelque chose de semblable. Je suis poursuivi du pressentiment de rendre Alexandrine à peu près très malheureuse. Je voudrais être moine… Mais non, je déraisonne. Je vais plonger ma tête dans mon oreiller à m’y ensevelir jusqu’à ce que je sois transformé en quelque chose qui ait le sens commun. »


Le jour du mariage, Mme d’Alopeus ne voulut pas permettre à sa fille de mettre un collier de perles qu’elle lui avait donné et qui se serait pourtant si bien assorti avec sa couronne de roses blanches et de myrte, parce que, disait-elle, les perles, selon un proverbe allemand, présageaient des larmes ; mais on lui laissa porter une