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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/956

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nécessaire pour connaître toutes les aises de la vie. Si vous pouvez vous assurer de ce point, le plus essentiel de tous, alors épousez-le sans crainte, vous serez heureuse. Mais si au contraire celui que vous êtes disposée à aimer n’a que juste ce qu’il faut pour vivre, et que vous entendiez des têtes romanesques vous dire que la femme qu’il épousera sera digne d’envie, que la solidité de son caractère garantit des procédés toujours également bons, que ses principes religieux sont inébranlables, que ses goûts modestes ne l’entraîneront jamais dans de folles dépenses, n’écoutez pas des paroles si exaltées, si dénuées de raison et de connaissance du monde ! »


Alexandrine ajoute :


« Peu après avoir jeté ce fiel, je me retrouvai tout à fait heureuse, — tout dissentiment ayant disparu entre ma mère et moi, — et en disposition de jouir de notre voyage et de la délicieuse pensée qui depuis Francfort ne me quittait plus, que chaque pas, même le plus petit que nous faisions, me rapprochait d’Albert ! »


Dans l’automne de 1833, Alexandrine et sa mère étaient de retour en Italie, où les attendait la famille de La Ferronnays ; mais de nouveaux incidens vinrent encore retarder la rencontre des deux amans. Mlle d’Alopeus tomba malade à Florence, et à peine était-elle entrée en convalescence que survint le mariage de sa mère avec le prince Lapoukhyn. Cet événement, qui ne changeait rien en réalité à la situation des deux amans, réveilla cependant chez eux quelques craintes. Un point d’interrogation inquiétant vint se dresser devant eux. Ce mariage, en modifiant les conditions d’existence de Mme d’Alopeus, n’allait-il pas enlever Alexandrine à l’Italie et à la France ? n’allait-il pas la confiner au fond de la Russie ? Telles étaient les craintes dont souffrait Albert, et Mlle d’Alopeus n’était guère plus rassurée. Voici sur sa convalescence et le mariage de sa mère quelques-unes de ses impressions du moment.


« Quand on est jeune, quand on a encore du bonheur devant soi.., il y a un charme tout particulier à relever de maladie ; la terre paraît rosée. Mon Dieu ! quand on relèvera de la vie, qui n’est qu’une maladie, quand on se lèvera de ce lit du tombeau, quelle jeunesse se sentira-t-on alors ! Et l’on verra devant soi, non un bonheur toujours incertain et fugitif, mais un bonheur sans fin et sans nuages ! O mon Dieu, donnez-m’en la foi et puis l’accomplissement !

« Ma mère se maria le lendemain, 30 octobre, au prince Paul Lapoukhyn. Le mariage eut lieu d’abord à l’église grecque, puis à la chapelle protestante. Moi, j’étais si faible encore, que je ne savais pas trop ce que je pensais. J’avais les lèvres pâles et tremblantes, et je pouvais à peine me tenir debout. Je me souviens que, pendant la cérémonie, je pensais qu’il n’y aurait plus sur terre ni noces, ni fêtes, ni fleurs pour moi, et cependant je trouvais que cela me convenait mieux qu’à ma mère. »