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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/955

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« Plus d’une fois, dit Mme Craven, elle exprima des regrets qui étaient une vraie torture pour Alexandrine. Ces regrets avaient pour objet tantôt l’âge, tantôt la santé d’Albert, puis son manque de fortune et de carrière, son pays même, que l’empereur de Russie avait en déplaisance dans ce temps-là, et qui, malgré ses anciennes bontés pour mon père, rendait son consentement fort improbable, et Alexandrine, étant une des dames d’honneur de l’impératrice, ne pouvait se marier sans le demander… A toutes ces raisons venait se joindre celle de la religion, qui semblait préoccuper Mme d’Alopeus en Allemagne beaucoup plus qu’elle ne l’avait fait en Italie. » Mme d’Alopeus était vigoureusement secondée dans cette opposition à l’alliance projetée par une compatriote amie qui vivait dans leur intimité, Mlle Catiche de B., personne positive qui, jugeant cette union au simple point de vue du monde, n’en voyait que les côtés désavantageux. Le caractère de cette personne peu romanesque se peint d’un trait dans l’exclamation bouffonne que lui arracha un jour le regret des grandes alliances qu’elle avait rêvées pour Mlle d’Alopeus : « Hélas ! Sacha ! (diminutif d’Alexandrine), toi qui faisais ma gloire ! » Ce fut alors que Mlle d’Alopeus, harcelée par cette guerre incessante qu’on faisait subir à son cœur au nom tout à la fois des sentimens et des intérêts, se soulagea par la sortie suivante qu’elle écrivit pour elle seule à la veille d’un départ :


« J’ai quelquefois une certaine curiosité de savoir s’il y aura des carrières au ciel, si les généraux, les ministres y seront plus considérés que ceux qui n’ont pas fait parler d’eux ! Qu’est-ce que la gloire pour une dignité de la terre ? Que ne cherche-t-on plutôt à acquérir une dignité dans le ciel ? Ne pense-t-on jamais que celles-là seules sont incorruptibles ? Carrière ! ce mot m’est devenu insupportable ! Contribuer à la défense de son pays quand il en a besoin, voilà qui est bien ; mais copier des dépêches, qu’est-ce ? Si l’on pouvait d’un coup faire quelque chose d’utile ! Mais pour atteindre ce but éloigné, languir pendant nombre d’années dans des occupations à peu près mécaniques, qui ne servent qu’à perdre le temps que l’on pourrait donner à Dieu, qu’est-ce ?

« Que l’on dise à une jeune personne : Ne vous mariez pas avant d’avoir l’assurance (autant qu’on peut l’avoir de quelque chose sur la terre) que la misère vous épargnera, cela est raisonnable et prend sa source dans une bonté prévoyante ; mais qu’un peu plus ou un peu moins d’argent excite la considération ou le dédain, voilà ce qui crie vengeance au ciel.

« Mademoiselle, quand vous aurez rencontré quelqu’un qui, vous le pensez, pourra vous plaire, avant de vous laisser trop charmer, ne vous informez pas s’il a de la religion et des principes : pourvu qu’il n’ait pas volé et qu’il n’ait commis aucun crime, cela suffit. N’ayez pas de prétentions trop élevées ou ridicules, mais informez-vous s’il à de quoi vous donner pour toute votre vie et au-delà à vos enfans plus que le superflu