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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/954

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ce que tu voudras : d’affreux physiquement et moralement ; mais rends-le encore heureux pour longtemps, sur cette terre, au nom de Notre-Seigneur.

« Pauline, je ne sais comment empêcher ma tête de s’égarer. Que Dieu vienne à mon secours et ne me punisse pas de l’aimer ainsi ! »


Citons encore cette page où se peignent avec vivacité les superstitions des âmes amoureuses et les métamorphoses que leurs préoccupations joyeuses ou chagrines font subir aux choses de la nature :


« Le prince Lapoukhyn demeurait dans la même auberge que nous. Sa chambre était près de la mienne, et dans sa compassion il me disait de ne pas craindre de le réveiller la nuit quand je serais trop inquiète. Je ne faisais pas cela, mais souvent, bien tard, au moment de me coucher, je lui parlais à travers la porte, rien que pour lui dire : « Qu’en pensez-vous ? — Il allait déjà un peu mieux ; Sauvan lui fera du bien. » J’avais besoin d’entendre quelqu’un me dire : « Cela ira bien. » Quelles nuits je passais ainsi ! Oh ! il est quelque chose de plus cruel que de voir mourir celui qu’on aime, c’est de penser qu’il meurt sans qu’on soit là. Quelquefois cette idée trop naturelle me venait : « c’est peut-être fini dans ce moment même. » J’aimais cependant mieux ces heures d’angoisses, seule, à genoux devant ma fenêtre, que les heures d’empire sur moi-même devant les autres ; mais les étoiles me semblaient menaçantes : leur lumière, qui m’avait toujours paru si bienfaisante, était devenue effrayante pour moi. Tout l’univers me paraissait terrible, si Albert devait mourir ! Une seule fois depuis, dans ma vie, une seule autre nuit encore, la lune a produit sur moi le même horrible effet que je décris ici.

« Je ne sais ce qu’en ce moment mon cœur ressentait, mais ma volonté et ma bouche disaient dans toutes mes ardentes prières : « Mon Dieu ! que ta volonté soit faite ! » Une fois que je priais ainsi dans un de mes plus grands momens de crainte et de douleur, je fus soudainement remplie d’une joie extraordinaire. J’acquis la certitude de revoir Albert, et que nous serions heureux. Les étoiles que je regardais n’étaient plus effrayantes, au contraire elles me parlaient de bonheur ! Oh ! ce moment fut délicieux et indéfinissable… Pour ne pas le perdre, car je craignais de retomber dans mes angoisses, je me couchai bien vite, voulant m’endormir là-dessus. »


Après le rétablissement d’Albert, Mme d’Alopeus, accompagnée du prince Lapoukhyn, dont elle devait peu de temps après prendre le nom, fit avec sa fille un voyage en Allemagne qui faillit être fatal au bonheur des deux amans. Toutes les objections que Mme d’Alopeus avait déjà faites à cette union prirent dans son esprit une force nouvelle lorsqu’elle fut loin de l’Italie, et s’aggravèrent encore de mille considérations politiques et religieuses auxquelles elle avait peu songé sous le ciel de Rome et de Naples, en pays catholique et dans le voisinage de la France, mais dont l’importance lui apparut dès qu’elle fut en pays luthérien et dans le voisinage de la Russie.