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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/946

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n’ai plus ! On est si heureux en priant bien, et c’est un bonheur qui doit durer toujours ! Tous les sentimens vagues et passionnés qu’on éprouve lorsqu’on est jeune donnent à la religion quelque chose qui calme et satisfait tellement l’âme !… Oh ! mon Dieu ! j’ai oublié cette langue qui n’est comprise que de ceux qui n’aiment que vous. Cette langue, qu’on ne parle que dans une église, tout seul, je la savais autrefois ;… je la trouvais si belle, j’aimais tant à la parler ! Mon Dieu, rendez-la-moi !

« Que le temps où j’allais à chaque instant à l’église prier pour elle est loin !… J’étais si heureux ! Il me semblait que je priais de manière à être exaucé. O mon Dieu ! quand je vous demandais sa conversion au détriment de ma vie et de mon bonheur, était-ce de celui de vous aimer ? Oh ! en la sauvant, Seigneur, faites que je ne me perde pas ! Retirez-moi les jouissances que fait éprouver l’enthousiasme, mais laissez-moi l’amour du bien. Oh ! celui-là, que je ne cesse jamais de le ressentir !

« Oh ! mon Dieu, ne vous retirez pas de moi ! Pardonnez-moi mes fautes, donnez-moi l’énergie que je n’ai jamais eue. Rendez-moi cette ferveur dont j’étais si rempli, et qui, depuis qu’elle m’a quitté, m’a laissé sans défense contre l’ennemi sans cesse éveillé et rôdant autour de moi. Oh ! mon Dieu, je vois cet hiver s’approcher avec effroi. Et qu’il sera différent du dernier ! Oh ! Marie, ma mère ! priez pour moi, ne m’abandonnez pas et donnez-moi du courage pour étouffer tout respect humain. Que je puisse faire rougir mes ennemis, mais non les faire rire ! J’ai honte de le dire, mais je crains les moqueries des gens du monde. Je voudrais prendre une attitude noble et indépendante, — indulgent pour les autres, sévère pour moi-même, ne point souffrir de plaisanteries sur ma manière d’être, mais aussi ne point m’ériger en censeur, aller beaucoup dans le monde, parce qu’on peut s’y amuser sans faire de mal, aimer toujours A… sans être ridicule, être homme et ne pas la compromettre par des enfantillages, — et, par-dessus toutes choses, mon Dieu, chérir la vertu. Oh ! rendez-moi cette sensibilité que j’avais pour le bien ! Rallumez dans mon cœur le feu de votre amour tout divin ! Purifiez ce sentiment qui est ma vie aujourd’hui ! Donnez-moi, ô mon Dieu, de l’empire sur moi-même, et ne permettez pas que, dans le trouble de mon émotion, je blesse ses oreilles par des discours déréglés. Que je la respecte plus que tout au monde, et que je me rende digne de l’aimer sans jamais aspirer à un plus grand bonheur !

« Oh ! mon Dieu, donnez-moi des larmes, de la ferveur, de l’enthousiasme, de l’amour. »


C’est, on peut le dire, de cet état de sécheresse religieuse que l’amour se servit pour s’emparer plus pleinement du cœur de M. de La Ferronnays. Tant que la pensée du Créateur s’était mêlée trop étroitement à la pensée de la créature, l’amour n’avait pas été un maître assez absolu ; il fallait que la pensée de Dieu diminuât dans M. de La Ferronnays pour qu’il sentît qu’il aimait Mlle d’Alopeus plus que tout au monde. L’amour est en effet de nature terrestre, et, même alors qu’il est le plus pur, il permet difficilement qu’on détourne ses regards de la terre. A mesure que la ferveur religieuse