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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/911

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croyances étaient communes aux païens et aux chrétiens, mais les uns approuvaient ce que les autres condamnaient, le culte rendu aux démons qui habitaient les statues. Les chrétiens soutenaient que ces démons étaient dès puissances malfaisantes ; les païens avouaient que leur action était parfois mauvaise et qu’ils étaient sujets aux passions et à l’erreur. Cette concession rendait la victoire de leurs adversaires trop facile ; pourquoi l’homme n’aurait-il pas réservé son culte et ses prières pour ce Dieu suprême que tous reconnaissaient également ? Il y avait bien encore quelques pieux regrets pour ce magnifique passé dont le souvenir même allait disparaître ; quelques fidélités obstinées se tournaient encore vers le soleil couchant, mais l’humanité n’a pas de ces mélancolies. Elle marche devant elle, sans savoir si c’est vers la nuit ou vers la lumière, écrasant sans pitié les défenseurs attardés des causes vaincues.

Les livres hermétiques sont les derniers monumens du paganisme. Ils appartiennent à la fois à la philosophie grecque et à la religion égyptienne, et par l’exaltation mystique ils touchent déjà au moyen âge. Ils représentent bien l’opinion moyenne de cette population alexandrine si mêlée, sans cesse tiraillée en sens contraires par des religions de toute sorte, et faisant un mélange confus de dogmes hétérogènes. Entre un monde qui finit et un monde qui commence, ils ressemblent à ces êtres d’une nature indécise qui servent de passage entre les classes de la vie organisée, les zoophytes, sortes d’animaux-plantes, les amphibiens, demi-reptiles demi-poissons, les ornithodelphes, qui ne sont ni des oiseaux ni des mammifères. Ces créations mixtes sont toujours au-dessous de chacun des groupes qu’elles rattachent l’un à l’autre. Dans l’histoire des idées comme dans l’histoire naturelle, il y a non pas des séries linéaires, mais des échelles divergentes, qui se réunissent par leurs échelons inférieurs. Les livres d’Hermès Trismégiste ne peuvent soutenir la comparaison ni avec la religion d’Homère ni avec la religion chrétienne, mais ils font comprendre comment le monde a pu passer de l’une à l’autre. En eux, les croyances qui naissent et les croyances qui meurent se rencontrent et se donnent la main. Il était juste qu’ils fussent placés sous le patronage du dieu des transitions et des échanges, qui explique, apaise et réconcilie ; du conducteur des âmes, qui ouvre les portes de la naissance et de la mort ; du dieu crépusculaire, dont la baguette d’or brille le soir au couchant pour endormir dans l’éternel sommeil les races fatiguées, et le matin à l’orient pour faire entrer les générations nouvelles dans la sphère agitée de la vie.


Louis MÉNARD.