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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/839

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Foscarini, il y a deux cents pièces d’appartement toutes chargées de richesses, mais pas un cabinet ou un fauteuil où l’on puisse s’asseoir à cause de la délicatesse des sculptures. » Plus d’autorité domestique. « Les parens habillent leurs enfans richement dès qu’ils peuvent marcher. » On voit aux bambins de cinq ou six ans des casaques noires à manteau, garnies de dentelles, chamarrées d’or et d’argent. Ils sont gâtés à l’excès ; le père n’ose les gronder. A dix-sept ou dix-huit ans, il leur donne des maîtresses ; un procurateur, affligé de ne plus avoir son fils, qui passe sa vie chez une courtisane, vient lui-même le prier de la prendre à domicile. Le relâchement va des mœurs aux costumes ; on voit des gens venir à la messe ou sur la place en pantoufles et en robe de chambre sous leur manteau noir. Une quantité de nobles indigens vivent en parasites aux dépens des cafetiers, dont ils sont la peste. D’autres demi-ruinés passent la moitié de la journée au lit ; leurs pieds passent par les draps troués, et cependant l’abbé de la maison leur fait des contes lestes. Dans cette pourriture qui suit la mort des vertus militantes subsiste un seul point vivant « le goût du beau » La spirituelle et fine peinture de paysage et de genre fleurit presque jusqu’aux derniers jours. La musique naît, et Marcello compose ses psaumes. Quatre hôpitaux de petites filles abandonnées fournissent des séminaires de musiciennes et de chanteuses incomparables. Presque tous les soirs, il y a, sur les bords du Grand Canal, académie avec musique, et « avec un affolement inconcevable » le peuple se presse sur les gondoles et sur les quais pour l’écouter. Au théâtre, la fine et capricieuse fantaisie de Gozzi brode au-dessus de toute cette misère un tissu diaphane de rêveries dorées et de grotesques divertissans. Les races nobles sont belles même dans leur délabrement ; l’imagination poétique qui a illuminé les fortes années de leur jeunesse les accompagne jusqu’au seuil de leur tombe pour échauffer et colorer les derniers momens de leur vie, et ce privilège sauve leur décrépitude, comme leur âge adulte, des deus seuls vices impardonnables, l’aigreur et la vulgarité.


Le Lido.

On ne peut rien faire ici, sinon rêver ; encore rêver est-il un mot faux, puisqu’il désigne une simple divagation de la cervelle, un va-et-vient d’idées vagues ; si on rêve, c’est avec des sensations, non avec des idées. Pour la centième fois aujourd’hui, au soleil touchant, j’ai remarqué en mer la couleur particulière que l’eau prend aux environs des bancs de sable ; ce sont des teintes fauves de bronze florentin où rampent sinueusement de longues lueurs. Le rouge de l’occident s’y peint et s’y transforme par des tons d’orangé