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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/836

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peint de charmantes mignonnes, languissantes et souriantes, malignes et moqueuses, vraies reines de boudoir, dont les petits pieds chaussés de satin, la taille ployante, les bras délicats emmaillottés de dentelles occuperont les regards et les complimens des hommes. Le goût s’affine et s’affriande en même temps qu’il s’affadit et se rétrécit ; mais ce soir de la cité déchue est aussi doux et aussi brillant qu’un coucher de soleil vénitien. Avec l’insouciance la gaîté surabonde. On ne voit que fêtes publiques et privées dans les mémoires des écrivains et dans les tableaux des peintres. Tantôt c’est un festin d’apparat dans une superbe salle au plafond festonné d’or, aux hautes fenêtres luisantes, aux rideaux de cramoisi pâle ; le doge en simarre dîne avec les magistrats en robes pourpres ; des visiteuses masquées glissent sur les parquets, et rien de plus élégant que l’aristocratie exquise de leurs petits pieds, de leurs cols frêles, de leur petit tricorne impudent parmi leurs jupes chiffonnées de soie jaune ou gris de perle. Tantôt c’est une régate de gondoles, et l’on voit sur la mer, entre Saint-Marc et San-Giorgio, l’énorme Bucentaure, comme un léviathan cuirassé d’écailles d’or, autour duquel des escadrilles de barques fendent l’eau de leur bec d’acier. Une quantité de jolis dominos mâles et femelles voltigent sur les dalles ; la mer semble une ardoise luisante sous le ciel d’azur tendre, ouaté de flocons nuageux, et tout alentour, comme un cadre précieux, comme une fantastique bordure brodée et dentelée, les Procuraties, les dômes, les palais, les quais chargés d’une foule rieuse ceignent la grande nappe maritime. — Des seigneurs qui sont à Pavie avec Goldoni font venir pour retourner à Venise une grande barque de plaisance, couverte, ornée de peintures et de sculptures, munie de livres et d’instrumens de musique ; ils sont dix maîtres, et ne voyagent que le jour, lentement, choisissant de bons gîtes, ou bien, à défaut, logeant dans les riches monastères de bénédictins. Tous jouent de quelque instrument, l’un du violoncelle, trois du violon, deux du hautbois, l’un du cor de chasse, et l’autre de la guitare. Goldoni, qui seul n’était pas musicien, met en vers les petits événemens du voyage, et les récite après le café. Chaque soir, ils montent sur le pont pour se donner un concert, et les gens des deux rives accourent en foule, agitant leurs mouchoirs et applaudissant. Arrivés à Crémone, ils sont accueillis avec des transports de joie, on leur donne un grand repas ; le concert recommence, des musiciens du pays se joignent à eux, et toute la nuit on danse. A chaque nouvelle couchée, c’est la même allégresse [1]. On n’imagine pas une plus prompte et plus universelle entente du plaisir intelligent. Les protestans qui comme Misson viennent observer ce

  1. Goldoni, Mémoires, Ire partie, chap. XII. Voyez les fêtes données par Contarini.