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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/831

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marchande ou une batelière, il en emporte l’image complète et sauvage, il l’enveloppe du lustre patricien et oriental des cérémonies princières, il verse alentour un déluge de petites têtes cravatées d’ailes, il en jette jusque sur les linges que tiennent les apôtres. Il ne s’inquiète pas si sa volée d’anges ressemble à un plat de têtes coupées ; d’un jet il a traduit sur la toile son apparition instantanée, il s’en va, son œuvre est faite.

L’autre tableau, un Saint Laurent de Titien, semble une fantaisie d’un Rembrandt italien, une vision dans l’ombre. Il fait nuit ; on ne distingue d’abord qu’une grande noirceur, tachée vaguement de deux ou trois lumières. C’est une large rue. Dans une teinte blafarde comme celle d’une cave où meurt un seul flambeau, on démêle, à la noirceur plus opaque, des architectures, une statue, une foule lointaine. Une lanterne étrange, une sorte de torche enfermée dans un grillage de fer luit au bout d’un bâton, et le brasier allonge sur le pavé ses rougeurs sinistres. Près de là, un superbe bourreau, sorte de portefaix tragique, se penche en arrière, et les muscles de sa poitrine s’enflent avec des tons vineux, avec un puissant relief sur son torse herculéen ; autour de lui, des reflets noirs se posent sur les cuirasses ou tremblotent sur l’acier bleui des lances. Cependant une flambée de lumière tombe du haut du ciel, perçant les ténèbres comme une gloire ; la traînée lumineuse arrive sur le corps blanc du martyr en éveillant sur son passage les chatoiemens jaunâtres, les palpitations indistinctes et le mystérieux frémissement des poussières de l’ombre.


27 avril. — Mœurs et figures.

Au théâtre Benedetto, ce soir. Vers minuit, au retour, les ruelles, à peine éclairées, tortueuses, étranglées entre les hautes maisons, semblent des coupe-gorge.

Pauvre théâtre ! il est presque vide ; sur l’énorme quantité de loges, il y en a une vingtaine demi-pleines. Beaucoup de petits bourgeois et même de gens du peuple, sont au parterre. — Et la salle est belle.

On joue ce soir Marie Stuart, traduite de Schiller. Demain on jouera una interessantissima comedia del signore Dumas padre, Mlle de Belle-Ile. J’en ai vu d’autres de lui à Florence. Nous fournissons à toute l’Europe les vaudevilles, la comédie, les romans agréables, les objets de toilette, etc. J’ai vu à l’étranger, sur les tables des grands seigneurs, des recueils de chansons grivoises, dans des bibliothèques splendides les romans de Paul de Kock richement reliés, au premier rang. C’est là-dessus qu’on nous juge : maîtres de danse, coiffeurs, vaudevillistes, lorettes, modistes, on ne nous accorde guère d’autres titres, sauf peut-être celui de soldats.