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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/830

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composites, puis une nef dont la colonnade corinthienne s’encastre prétentieusement dans de pompeux piliers ; sur les flancs, de petites chapelles dont les frontons grecs portent des consoles courbes ; un revêtement de marbres bigarrés, une infinité de statues et de bas-reliefs fades et bien propres ; au plafond, une jolie peinture de boudoir, de fines jambes nues et roses ; — bref, un luxe froid, un étalage de mignardises coûteuses. Le XVIIIe siècle italien est encore pire que le nôtre. Nos œuvres gardent toujours quelque mesure parce qu’elles gardent quelque finesse ; pour eux, ils s’assoient triomphalement dans l’extravagance. J’ai vu hier une autre église pareille, celle des Gesuiti. Sur les murs et le parvis, des marbres verts et blancs s’incrustent les uns dans les autres pour former des fleurs et des ramages. Sur les voûtes, l’or tortillé dessine des vases, des pompons et des paraphes, et le tout semble un papier de salon velouté et doré dont le prix tentera quelque enrichi. On ne saurait compter les urnes, les lyres, les flammes, les feuillages, les guirlandes blanches qui bossellent les dômes. Des colonnes torses en marbre vert écaillé de blanc soutiennent le baldaquin de l’autel, où des statues maigres et sentimentales, — le Christ avec sa croix, Dieu le père assis sur un énorme globe de marbre blanc, — paradent portées par les anges ; tous deux s’abritent sous un toit de marbre écailleux, si baroque qu’on ne peut s’empêcher de rire. L’emphase grotesque éclate jusque dans les grandes lignes architecturales ; ils ne se sont pas contentés des formes ordinaires, ils ont élargi la voûte de leur nef jusqu’à lui donner une courbure basse semblable à celle d’un pont, et l’ont flanquée de coupoles qui semblent le creux d’un bouclier. On sent l’effort de l’imagination qui travaille à vide, qui aboutit à une rhétorique de superlatifs et de concetti, et qui en phrases ronflantes et polies arrange un culte de salon pour les dames et les mondains.

Toutes ces sottises de la décadence disparaissent devant deux tableaux du grand siècle. Le premier est une Assomption du Tintoret. Autour du tombeau de la Vierge, de grands vieillards se penchent et s’étonnent avec des gestes tragiques ; ils ont ces airs de tête seigneuriaux et rudes qui s’accordent si bien chez les peintres de Venise avec le froissement violent des draperies et les puissans effets d’ombre, de lumière et de couleur. Plus haut, la Vierge tourbillonne, et les teintes pâles, noyées, changeantes, de sa robe violette rendent encore plus frappantes sa vigoureuse figure brune, son front petit, ses cheveux bas plantés, son attitude virile. Une femme du peuple énergique et splendide comme une reine, voilà l’idée qui saute aux yeux ; nul peintre n’a aimé davantage la pompe et la sincérité de la force. Tintoret voit dans les rues une