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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/829

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vigoureux qu’on dirait parent des chérubins flamands ; plus bas, des lions couronnés s’accroupissent avec la solennité grotesque des bêtes héraldiques. Si décorée et si gâtée que soit une église en Italie, elle renferme toujours quelque chose de beau ou de curieux : par exemple ici un bon tableau de Paris Bordone, un vieux saint à grande barbe, qui porte sa croix entre deux compagnons, et tout à côté un joli cloître bordé de colonnes qui se rejoignent en arcades, et dont la citerne, brodée de feuilles d’acanthe, s’épanouit sur une esplanade de dalles. Voilà l’agrément de ces promenades : on ne sait pas ce qu’on rencontrera ; pour tout bagage, on a deux ou trois noms dans la tête ; on glisse sur l’eau sans cahot, sans bruit ; personne ne vous parle ; on passe d’une église dorée, peuplée de figures, à un quartier délabré, solitaire. Il semble qu’on est affranchi de son corps, et que quelque génie bienfaisant se plaise à faire passer des spectacles et des fantasmagories devant votre âme.

La gondole longe Santa-Chiara, et l’extérieur du champ de Mars. Les espaces d’eau deviennent plus larges, et des ondulations diaprées roulent lentement sous la brise avec le plus inexprimable mélange de tons noyés et fondus. Ce n’est point ici de l’eau ordinaire. Enfermée dans les canaux, troublée par les suintemens et les infiltrations de la colonie humaine, elle a pris des rougeurs terreuses, des teintes d’ocre blafardes, des noirceurs bleuâtres et vaseuses, en sorte qu’elle ressemble à l’amas de vingt couleurs brouillées ensemble sur la même palette. Sous un ciel du nord, elle serait lugubre ; sous l’illumination du soleil et la soie d’azur tendre qui tend ici toute la coupole céleste, elle remplit les yeux d’un plaisir presque physique. Véritablement on nage dans la lumière. Le ciel la verse, l’eau la colore, les reflets la centuplent ; il n’y a pas jusqu’aux maisons blanches et roses qui ne la renvoient, et la poésie des formes vient achever la poésie du jour. Même dans ce quartier abandonné et misérable, on aperçoit des palais, des façades décorées de colonnes. Des maisons médiocres ou pauvres ont de grands balcons enfermés dans des balustres, des fenêtres dentelées de trèfles ou coiffées d’ogives, des reliefs de feuillages et d’épines entrelacés. Le rêve vient, et on n’en sort pas. En vain le canal de la Giudecca est presque vide et semble attendre des flottes pour peupler son noble port ; on ne songe qu’aux couleurs et aux lignes. Trois lignes et trois couleurs font tout le spectacle : le large cristal mouvant, glauque et sombre, qui tourne avec une dure couleur luisante ; au-dessus, détachée en vif relief, la file des bâtisses qui suit sa courbure ; plus haut enfin le ciel clair, infini, presque pâle.

Le batelier aborde et prétend qu’il faut voir l’église des Gesuati. On aperçoit une pompeuse façade de gigantesques colonnes