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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/828

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Au-dessus de lui, les têtes des saintes femmes nagent dans un ruissellement d’air splendide, et le corps du mauvais larron, sauvage et tordu, bosselle le ciel de sa musculature roussâtre. Dans cette tempête du jour troublé et intense, il semble que les croix vacillent, que les suppliciés vont se précipiter ; pour achever la poignante émotion et le désordre grandiose, on aperçoit dans les fonds, sous une fumée lumineuse, un amas de corps soulevés qui ressuscitent. — Tout le haut des murs est couvert de peintures pareilles et de la même main. Le Christ monte au ciel, et autour de lui de grands anges nus lancés à travers l’espace sonnent furieusement dans leurs trompettes. La Vierge est enlevée par une foule impétueuse de petits anges tordus, pendant qu’au-dessous d’elle les apôtres crient et se renversent. De tous côtés, dans toutes les toiles, la lumière vibre, il n’y a pas un atome de l’air qui ne frémisse, et la vie est si débordante qu’elle transpire et fourmille par les pierres, par les arbres, par les terrains, par les nuages, par toute couleur et par toute forme, par la fièvre universelle de la nature inanimée.


27 avril. — Santa-Maria dell’ Orto. — San-Giobbe. — La Giudecca. — I Gesuati.

Je vois tous les jours des tableaux de Titien, du Tintoret, du Véronèse ; mais il ne faut pas encore que j’en parle, c’est un monde complet et trop riche ; ce Tintoret surtout est extraordinaire, on n’a une idée de lui qu’à Venise.

Aujourd’hui course à Santa-Maria dell’ Orto pourvoir ses grandes peintures, l’Adoration du veau d’or, le Jugement dernier. L’église est fermée, les tableaux ont été enlevés, roulés, déposés on ne sait où ; l’édifice semble abandonné ; sur le flanc est un cloître défoncé qui sert de magasin à planches ; l’herbe pousse verte et drue le long des arcades. Voilà un de mes plus grands regrets à Venise.

Le gondolier fait le tour de la ville par le nord, et devant cette plaine de lumière toutes les contrariétés, tous les mécomptes s’oublient. On ne se lasse pas de la mer, de l’horizon infini, des petites bandes lointaines de terre qui émergent sous une verdure douteuse, des étranges rues populaires presque désertes où les briques des maisons vacillent rongées par l’eau, où le bas des pilotis incrustés de coquilles s’est tellement aminci qu’ils font craindre un effondrement. San-Giobbe paraît ; c’est une petite église de la renaissance, blanche et nue à l’extérieur, sauf une porte délicatement ornementée et élégante. A l’intérieur, l’ornement déborde ; un monument de Claude Perrault, emphatique mais non plat, étale au-dessus d’une urne de marbre noir un petit ange endormi gros et