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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/827

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sur un livre ; il faudrait vingt minutes à un professeur d’humanités pour commenter ce drame allégorique. — Près de là, on a infligé au pauvre Titien un tombeau en manière de portique, luisant et ratissé comme une pendule de l’empire, orné de quatre jolies femmes spiritualistes et pensives, de deux pauvres vieillards expressifs, aux muscles saillans et aigus, de deux jeunes coiffeurs ailés qui portent des couronnes. On dirait que ces artistes sont vides de toute impression propre, qu’ils n’ont rien à dire d’eux-mêmes, que le corps humain ne leur parle plus, qu’ils en sont réduits à chercher dans leurs portefeuilles des agencemens de lignes, que tout leur talent consiste à combiner une charade intéressante d’après le dernier manuel de symbolique et d’esthétique. La mort est quelque chose cependant, et il semble bien qu’on en peut parler sans livre, d’après soi ; mais je commence à croire que nous n’en avons plus l’idée, non plus que celle d’aucune chose extrême. Nous la chassons de notre esprit comme un hôte disproportionné et déplaisant : quand nous suivons un enterrement, c’est par décence et en causant avec notre voisin d’affaires ou de littérature ; nous sommes sortis de l’état tragique. Si nous entrevoyons un grand malheur à l’horizon, c’est tout au plus un coup de bourse qui nous fera passer du premier au quatrième étage. Ce qui remplit notre imagination, c’est une infinité diversifiée de petits plaisirs ou tracas, visites, écritures, conversations, échéances et le reste. Éparpillés et aplanis comme nous le sommes, par quelle partie de notre âme et de notre expérience comprendrions-nous les anxiétés, les terreurs prolongées et énormes, les joies abandonnées et corporelles qui jadis s’élevaient comme des montagnes sur le niveau de la vie humaine ? L’art vit de grands partis-pris comme la critique de petites nuances démêlées, c’est pourquoi nous ne sommes plus artistes, mais critiques.

La même idée revient quand on regarde les peintures. Il y en a d’admirables dans une chapelle de l’église dédiée au saint rosaire. L’une, de Titien, est le Martyre de saint Pierre de Vérone. Dominiquin a répété ce même sujet à Bologne ; mais une peur ignoble défigure les personnages. Ceux de Titien sont grands comme des combattans. Ce qui l’a frappé, ce n’est point l’impression grimaçante ou douloureuse d’un visage convulsé ; c’est le puissant mouvement d’un meurtre, le déploiement du bras qui frappe, les draperies agitées d’un fuyard qui court, l’élan magnifique des arbres qui étendent au-dessus du sang et des armes leurs branchages sombres. Plus véhément encore est un crucifiement du Tintoret. Tout s’y remue et s’y renverse ; la poésie de la lumière et de l’ombre remplit l’air de contrastes éclatans et lugubres. Un jet de clarté jaunâtre s’abat en travers sur le Christ nu qui semble un cadavre glorifié.