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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/821

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mosaïques luisantes, dans cette marqueterie de marbres, dans ces galeries sculptées, dans ces chaires, dans ces balcons, dans ces riches portes arabes ou gothiques enserrées chacune dans un cordon d’apôtres. Devant cette fête qui semble une vision, les disparates s’accordent, et les maladresses ne sont plus senties. Autour du maître-autel, les quatre colonnes qui portent le baldaquin disparaissent sous une profusion de figures qui, de la base au chapiteau, chacune dans sa niche, revêtent tout le fût. Si on les prend une à une, elles sont barbares ; on est choqué de l’impuissance et des vains tâtonnemens qu’elles manifestent. Les mains sont disproportionnées, les têtes parfois sont grandes comme le tiers ou le quart du corps ; presque toutes sont vulgaires, parfois grossières, stupides ; le sculpteur est un moine pataud qui copie des patauds du peuple ; la main dévie et aboutit sans le savoir dans la caricature ; telle sainte est un grotesque à la joue enflée, une hydrocéphale étique ; d’autres sont des monstres informes, non viables, comme les singularités qu’on conserve dans les musées anatomiques. Et pourtant à six pas de là l’effet total est admirable ; on est saisi par la surabondance de cette foule indistincte, brunâtre, qui étage ses files sous un chapiteau de feuillages d’or, et ondoie vaguement sous le tremblotement des lampes. L’artiste du moyen âge, incapable d’exprimer l’individu, sent les masses et les ensembles ; il ne comprend pas, comme l’ancien Grec, la perfection de la personne isolée, du dieu, du héros qui se suffit à lui-même ; il sort de cette belle enceinte limitée : ce qu’il aperçoit, c’est le peuple, la multitude humaine, la pauvre espèce tout entière humiliée comme une fourmilière devant le dominateur suprême. Il lui laisse ses laideurs, ses déformations, sa mesquinerie, souvent même il les exagère ; mais le rêve sublime et intense, la joie mêlée d’angoisses, tout ce qui est la palpitation et l’aspiration des âmes, il l’entend, il l’exprime, et si nous ne voyons point dans son œuvre le corps viril et sain de l’homme indépendant et complet, nous y démêlons l’émotion intime des foules et la religion passionnée du cœur.

Voilà ce qui anime les mosaïques si raides dont les murailles, les voûtes, les moindres angles sont lambrissés. On voit bien qu’ils ont fait venir des ouvriers de Constantinople. De toutes parts la niaiserie de l’art vieillot et l’insuffisance de l’art enfantin ont multiplié des mannequins dont les yeux d’émail n’ont plus de regard. Une vierge au-dessus de la porte d’entrée n’a pas de corps ; c’est un squelette sous un manteau. Un Christ au-dessus de l’autel, dans la chapelle des fonts baptismaux, n’a plus forme humaine ; on dirait qu’on l’a éventré et vidé ; il reste de lui une peau blafarde mal remplie de je ne sais quelle bourre mollasse. Une Hérodiade en robe