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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/820

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beau, composé de voix très hautes et de voix très graves, sorte de mélopée monotone qui vient peut-être de Byzance. Les musiciens sont cachés : on ne sait pas d’où cette mélopée sort ; elle flotte et monte dans l’air rougeâtre et sombre, comme une voix incorporelle dans la cave resplendissante d’une fée ou d’un génie.

Pour l’étrangeté et la magnificence, rien ne peut se comparer à ce spectacle. On vient de regarder la place Saint-Marc si belle et si gaie, ses élégantes colonnades, le riche azur du ciel, la lumière épanchée dans l’espace. L’on descend une marche, et les yeux se trouvent tout d’un coup plongés dans la pourpre ténébreuse d’un sanctuaire petit, de forme inconnue, plein de chatoiemens et de reflets amortis, surchargé et resserré comme la chambre basse où un Israélite, un pacha conserve ses trésors. Deux couleurs, les plus puissantes de toutes, le revêtent du parvis au dôme : l’une, celle du marbre rougeâtre veiné qui luit aux fûts des colonnes, lambrisse les murailles, s’étale sur les dalles ; l’autre, celle de l’or qui tapisse les coupoles, incruste les mosaïques, et par ses millions d’écailles accroche la lumière. Rouge sur or et dans l’ombre ! on n’imagine pas un pareil ton. Le temps l’a foncé et fondu : au-dessus du pavé de marbre fendillé par les tassemens, les rondeurs guillochées des dômes scintillent d’une clarté fauve ; nul jour, sauf celui des petites baies à têtes rondes, cerclées de vitraux ronds. Des formes innombrables, des piliers couturés de sculptures, des bronzes, des candélabres, des centaines de mosaïques, un luxe asiatique de décorations contournées et de figures barbares poudroie dans l’air où l’encens roule ses spirales, où flottent en atomes lumineux les contrastes de la nuit et du jour. On ne peut exprimer cette puissance de la lumière emprisonnée et éparpillée dans l’ombre. Telle chapelle à droite est noire comme un souterrain ; un reste de clarté vacille sur la courbure des arceaux ; seules, trois lampes de cuivre émergent de l’obscurité palpable. L’œil s’arrête sur leurs rondeurs et suit cette chaîne qui remonte, étoilant la nuit de ses paillettes, pour se perdre en je ne sais quelles profondeurs ; à les voir ainsi descendre au bout d’une traînée de lueurs, on les prendrait pour les corolles mystérieuses d’une fleur magique. Il y a eu dans ces architectes du Xe et du XIIe siècle un sentiment unique. Qu’ils aient imité les Byzantins ou les Arabes, peu importe ; ce saint Marc qu’ils avaient rapporté d’Alexandrie, cet apôtre syrien dont ils avaient vu le ciel et la patrie remplissait leur imagination d’une poésie inconnue aux barbares du nord. Ce n’est point la tristesse qu’ils expriment, ni l’énormité qu’ils poursuivent ; il y a un fonds de joie méridionale dans leur fantaisie, dans la chaude couleur dont ils imprègnent leur église, dans ce revêtement universel de