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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/812

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fin, le vent s’est levé, et la nuit est venue. Des teintes blafardes, d’un gris jaunâtre et d’un vert violacé, sont descendues sur l’eau ; elle clapote infinie, indistincte, et sa houle noircie laisse un long sentiment d’inquiétude. Le vent se débat, pleure et tord dans le ciel les grands nuages ; le reste d’incendie qui rougissait l’occident a disparu. De temps en temps, la lune affleure entre les déchirures des nues ; elle va ainsi, guéant de fente en fente, éteinte presque aussitôt que rallumée, et versant pour une minute un ruissellement sur le flot trouble. On démêle pourtant la rondeur et l’énormité de la coupole céleste ; la terre à l’horizon n’est qu’une mince bande charbonneuse ; la mer frissonnante, la brume vague, et au-dessus les corps opaques des nuages mouvans occupent l’espace.

Rien ne peut exprimer la teinte de l’eau par une pareille nuit : brune et d’un jaspe foncé, parfois blême, mais bruissante de chuchotemens innombrables, on l’entend d’abord sans presque la voir, sans rien démêler dans ce vaste désert de formes flottantes. Peu à peu les yeux s’accoutument et sentent l’impérissable lumière qui rejaillit toujours d’elle. Comme une glace dans une chambre secrète et close, comme un de ces miroirs magiques aux profondeurs inconnues que décrivent les légendes, elle luit obscurément, mystérieusement, mais toujours elle luit ; c’est tantôt la pointe d’un petit flot qui émerge, tantôt le dos d’une ondulation large, tantôt la paroi polie d’un fond tranquille, tantôt encore le frétillement d’un remous qui saisit un éclair, un reflet lointain, une subite ondée blanchissante. Toutes ces lueurs affaiblies se croisent, se recouvrent, se mêlent, et voilà que de la grande noirceur sort une clarté douteuse comme d’un métal aperçu dans l’ombre, un infini de lumière pâlissante, le lustre inextinguible de l’eau vivante, en vain ternie par le ciel mort. Deux ou trois fois la lune s’est dégagée, et sa longue traînée vacillante semblait celle d’une lampe funéraire allumée parmi les draperies tombantes et devant le revêtement noir de quelque prodigieux catafalque. A l’horizon, comme une procession de torches et de tombeaux arrêtés à une distance sans limite, apparaît Venise avec ses clartés et ses bâtisses ; çà et là on voit se serrer un groupe de lumières, comme un faisceau de cierges au coin d’une bière.

La barque se rapproche ; à gauche, dans un silence extraordinaire, le canal Orfano s’enfonce immobile et désert ; ce calme de l’eau noire et luisante pénètre tous les nerfs de plaisir et d’horreur. L’esprit s’enfonce involontairement dans ces profondeurs froides. Quelle vie étrange que celle de cette eau muette et nocturne ! Cependant les églises et les palais grandissent et nagent sur la mer avec un air de spectres. Saint-Marc se découvre, et ses architectures