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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/778

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mais de puissans coups de filet. Il a pour associée une courtisane célèbre, et comme un des protégés de la dame est initié aux secrets des princes de la finance, les occasions ne lui manquent pas de pêcher en eau trouble. Il est tellement vil, ce personnage, malgré l’élégance de sa tenue et sa science du bien vivre, il est tellement dégradé par la pratique régulière de l’infamie que le poète renonce à le sauver, comme le voulait d’abord son programme. « Non, se dit-il, laissons-le dans cette fange, et qu’il finisse par épouser la fille perdue, instrument et châtiment de sa honte ! Ce réveil de la nature que je m’étais proposé de peindre, je le réserve pour les âmes vaniteuses qui se sont laissé prendre aux séductions du corrupteur. Ce seront des natures faibles, des esprits fanfarons, que les grandes allures du baron d’Estrigaud auront aisément fascinés ; ce sera surtout un cœur loyal, généreux, qui cédera au mal un instant, mais qui, rendu à lui-même, fera éclater le cri de la conscience et sauvera tous les autres. La contagion exercée par le vice prestigieux, la contagion subie et repoussée, voilà le sujet que je cherche. »

En se décidant pour ce dernier parti, M. Emile Augier n’a pas eu le courage d’abandonner ou du moins de rejeter au second plan les épisodes qui s’étaient présentés à lui pendant cette délibération poétique. De là deux ou trois actions différentes qui se croisent en son œuvre : on dirait parfois une sorte d’imbroglio. Pourquoi tel incident ? que nous veut tel personnage ? Le lien échappe, les fils se brouillent, et l’on ne sait où l’on va. Cet inconvénient a été fort aggravé sans doute par les interruptions bruyantes de la première soirée ; il est sensible encore avec des auditeurs plus calmes, et on ne saurait nier qu’il tient aux procédés mêmes de la pièce. Quand l’esprit, sollicité tour à tour par des scènes si diverses, essaie de résumer ses impressions, quels sont les groupes principaux qui se dessinent aux regards ? Le premier sans nul doute, c’est le baron d’Estrigaud et la courtisane Navarette. Associée aux infamies du baron, Navarette a entrepris de devenir baronne : curieuse lutte entre ces deux êtres si bien faits l’un pour l’autre, intrigue habile qui sert à la fois à peindre l’avilissement du héros et à préparer pour lui la punition inévitable î Tandis que le fascinateur ne songe qu’à éblouir le monde au profit de ses vices et de ses fraudes, il ne se défie guère de la créature qui fait partie de sa domesticité. Qu’est-elle à ses yeux ? Un jouet, un meuble, un moyen d’action, un complice, tout cela suivant les circonstances, — aujourd’hui un objet de luxe, comme un tableau de son musée ou un cheval de ses écuries, demain un agent d’affaires. Eh bien ! pendant qu’il fait tant de dupes partout où il passe, c’est cette fille qui le mène, qui le trompe, qui le ruine, et qui, après l’avoir conduit pas à pas au bord du précipice, le met dans la nécessité d’offrir son nom à la courtisane victorieuse. Une des scènes les plus neuves de la pièce, une scène magistralement conduite, c’est celle où le baron d’Estrigaud, ruiné, à bout de ressources, réduit à recevoir l’argent de Navarette, conçoit la pensée de l’épouser pour accaparer ses millions, se débat contre