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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/761

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ce n’est pas la même chose ? Voyons-nous les choses comme elles sont ou comme nous les voulons ? Si nous les voyons comme nous les voulons, ce n’est plus notre pensée qui est en liberté, c’est notre volonté, peut-être nos passions et nos intérêts. Notre pensée dans ce cas pourrait bien être une esclave que l’on enivre d’hommages en lui faisant croire qu’elle commande en reine. Dans de tels momens, ni notre intelligence ne prend son essor dans un monde bien pur, ni nos mains ne sont tout à fait nettes du contact des choses pratiques. En France, amoureux que nous sommes de l’activité de l’esprit, nous avons des applaudissemens même pour ceux qui contrarient nos pensées, même pour ceux qui sont les ennemis de nos intérêts, le danger de notre société, l’inquiétude de notre existence. Cela s’explique : nous faisons nos délices du monde des idées. Nous battons des mains à Voltaire, à Rousseau, parfois même aux plus tristes agitateurs, quand nous les rencontrons dans le monde des idées ; mais n’en sortent-ils pas ? N’arrive-t-il pas un moment où notre critique du monde réel, si libre, si intellectuelle, si désintéressée, se jette avec fureur, en aveugle, dans la pratique ? Je le demande, est-ce un affranchissement ou une servitude ? Alors, pour n’avoir pas été désintéressée, la pensée française perd ses droits ; pour avoir apporté violemment dans le monde pratique une foule d’idées mal éclaircies, mal digérées, inopportunes ou impraticables, elle est réduite à reculer même dans son domaine intellectuel ; elle se trouve moins avancée en certains points que cette pensée anglaise qui est whig, tory et radicale ayant d’être la libre pensée.


III

A ce désintéressement absolu qu’on pourrait appeler l’indifférence en matière de parti, il faut ajouter un second trait remarquable de l’esprit de M. Matthew Arnold, le goût de l’autorité intellectuelle, de la tradition littéraire, je dirai même des grands corps lettrés ou académies. Par ce côté encore, il se rapproche des idées françaises, et il n’était guère possible qu’il en fût autrement.

Quand cette idée est entrée dans l’esprit, que la critique ne doit pas être subordonnée à des applications pratiques, elle y fait entrer cette autre idée, que la critique se suffit à elle-même et que les vérités qu’elle apporte sont de premier ordre. L’esprit qui arriverait à se désintéresser absolument des applications morales, politiques, religieuses, parviendrait à vivre exclusivement de vérités littéraires. Il y a des hommes qui se feraient une patrie et une religion de